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Agrégé de Physiologie (1961)
Professeur de Physiologie
à
la Faculté de Médecine de Poitiers
puis
à la Faculté de Médecine Paris-Sud
Ancien Chef de Service de Médecine Interne
à
l'Hôpital Max Fourestier (Nanterre)
Centre de Tabacologie
ExF
CHS Paul GUIRAUD
54 avenue de la République
Tél/fax:
01 42 11 70 67 Fax: 01 47 40 89 88
En 1975, je commence à m'intéresser au phénomène de
dépendance au tabac et à la nicotine à l'Unité INSERM de Chirurgie
Expérimentale de l'Hôpital Paul Brousse à Villejuif (Pr
MONSAINGEON), puis à partir de 1977, dans mon propre laboratoire de Médecine expérimentale
à l'UFR Biomédicale des Saint-Pères à Paris. Je travaille sur la recherche de modèles
animaux (essais d'autoadministrations chez le Rat)
et, sur l'Homme, sur le comportement des fumeurs et les effets psychoactifs de la nicotine et du tabac.
En 1977, j'ouvre et assure à l'Hôpital de la Maison
de Nanterre une consultation de tabacologie. En 1981, j'organise la Première
Journée de la Dépendance Tabagique à l'UFR Biomédicale des Saints-Pères
à Paris. Après cette journée, nous décidons avec le Pr
Jeannine Louis-Sylvestre, le Pr Gilbert Lagrue, Le Pr Patrick Mac Leod et le Dr Maud Cousin de fonder la Société d'Etude de la Dépendance
Tabagique. Son but est de
promouvoir la recherche scientifique sur le tabac et les phénomènes de
dépendance, et d'en diffuser les résultats.
Cette Société est fondée le 16 Décembre 1983.
En 1986, j'organise à Paris V le Diplôme
Universitaire Dépendance Tabagique et phénomènes Comportementaux Associés. C'est le premier enseignement
universitaire en France sur le tabac.
En 1990, la Société prend le nom de Société
de Tabacologie, et le Diplôme celui de Diplôme Universitaire de
Tabacologie. En 1992, il est transféré, à la Faculté de Médecine
PARIS-SUD (Kremlin-Bicêtre). En 1996, un
accord est conclu avec la Faculté de Médecine de Créteil pour sa transformation
en Diplôme
InterUniversitaire de Tabacologie, condition
posée par le Conseil de l'Ordre des Médecins pour la reconnaissance du Diplôme
que nous avons obtenue la même année, avec équivalence pour les anciens titulaires
du DIU accordée par la Faculté de Médecine.
Je suis préside la Société de Tabacologie
depuis sa fondation. Bien que Professeur Honoraire de la Faculté Paris-Sud, je continue à organiser et à participer à
l'enseignement du DIU de Tabacologie.
Je dispose
actuellement d'un Laboratoire de Recherches au Centre Hospitalier Spécialisé
Paul Guiraud à Villejuif, et ai ouvert dans cet Hôpital, grâce à une aide du Comité du Val de Marne de la Ligue
Nationale Contre le Cancer une Consultation de Tabacologie Ex-F gratuite accessible à tous.
Professeur Robert MOLIMARD
L'histoire du tabagisme n'aurait qu'un intérêt mineur s'il s'agissait simplement d'accumuler des anecdotes pour alimenter les conversations de salon. Mais elle appelle à une grande réflexion pour tenter de ne pas renouveler d'anciennes erreurs et de développer des stratégies efficaces dans les politiques publiques. Je voudrais à ce propos, et tout au long de cet enseignement, instiller dans vos esprits le doute scientifique. Toute l'histoire des sciences montre que les progrès n'ont jamais été réalisés que lorsque des notions universellement admises ont été mises en question. Ce n'est pas parce que tout le monde dit la même chose que c'est une vérité. Sur ce point, la minorité n'a pas toujours raison, mais la majorité a toujours tort, surtout lorsqu'elle cherche à faire taire les contestataires sous le poids de ses évidences.
L'histoire
La
fumée, subtile émanation du feu, qui semble lui emprunter sa force en
s'élevant, au point que les Montgolfier lui attribuaient la vertu ascensionnelle, qui emporte et
exalte les arômes des plantes, a fasciné l'homme bien avant qu'il connaisse le
tabac. Mille cinq cent ans avant notre
ère, les fumigations constituaient la partie essentielle des rituels religieux
de la période védique. Le chanvre
faisait vraisemblablement partie de ces rituels, puisque parmi les substances
utilisées on comptait le soma et le bhangas, et que bhang est le nom
usuel du cannabis en Inde. Selon
Hérodote, les Scythes répandirent
l'usage religieux du cannabis de la Sibérie à l'Europe au VIe et Ve siècle
avant Jésus-Christ. Lors de cérémonies,
ils inhalaient la fumée exhalée par les graines et les sommités fleuries de chanvre
jetées sur des pierres brûlantes. C'est
vraisemblablement la fumée de jusquiame qu'inhalait la Pythie de Delphes pour
rendre ses oracles. Les aromates,
l'encens mêlés à la myrrhe et le benjoin ont été brûlés dans des rites de
purification et d'exorcisme dans de nombreux cultes. Un
autel des encens existait au temple de Jérusalem. L'usage s'en répandait d'autant plus que
certaines fumées génèrent une sorte d'enthousiasme, une élévation de l'âme et
un obscurcissement de la conscience. Par
un glissement sémantique, le mot de fumée en est venu à exprimer ces vertus, si
bien qu'on parle encore de nos jours des "fumées" de l'alcool.
L'utilisation
individuelle n'était d'ailleurs pas inconnue.
Un cylindre assyrien du VIe siècle avant Jésus-Christ représente un roi,
aspirant par un tuyau la fumée d'un petit fourneau rond. On aurait retrouvé, dans des tombeaux
celtiques d'Irlande et au Danemark certains ustensiles se rapprochant des pipes
modernes, qui auraient pu servir à aspirer la fumée de quelque aromate, le
tabac semblant exclu, puisque les nicotianées sont
des plantes américaines et australiennes.
Pourtant l'utilisation d'une sorte de tabac sauvage à fleurs jaunes, qui
pourrait être une variété de nicotiana rustica,
aurait déjà été signalée en Chine dans la province de Gan Su en 225 de notre
ère [1]. Quelques données récentes sont
troublantes. Ainsi, en 1992, une équipe
de Münich a pu doser de la cocaïne, du haschich, mais
également de la nicotine dans des momies égyptiennes d'un millénaire avant
notre ère [2]. L'hypothèse la plus immédiate, en particulier pour les cheveux
et les tissus mous, est celle d'une contamination par le tabagisme des
archéologues. La présence dans les os pose un peu plus problème, mais la
nicotine ayant une prodigieuse capacité de diffusion, il faudrait des études
sur des momies de découverte récente vierges de tout contact avec de la fumée
de tabac environnementale, et que l'analyse ait plutôt porté sur la cotinine
pour emporter la conviction. Aucun texte
égyptien ne faisant état d'utilisation d'une plante pouvant être du tabac,
cette nicotine pourrait provenir d'autres sources, puisqu'elle est présente en
petite quantités dans d'autres espèces, voire d'une nicotianée
sauvage comme il vient d'en être découvert une en Afrique. La présence dans ces momies de cocaïne, qui
n'a pas les propriétés de diffusion et d'adsorption de la nicotine, est
beaucoup moins explicable, et pourrait suggérer l'existence de liens
commerciaux très anciens avec le nouveau monde.
Quoi qu'il en soit, le terrain n'était pas vierge et était propice à
l'implantation d'une nouvelle plante à faire de la fumée.
C'est
bien comme des fumigations rituelles religieuses que Luis de Torrès et Rodrigo de Jerez, compagnons de Christophe
Colomb, interprétèrent le comportement des Indiens lorsqu'ils débarquèrent de
la Pinta sur le sol de Cuba le 28
octobre 1492 et se mirent à explorer la région.
"Nous observâmes avec
inquiétude ce qui nous a semblé être un sacrifice rituel par le feu, car nombre
de ces indigènes portaient à leur bouche des tubes ou des cylindres se
consumant à leur extrémité et ils les suçaient, des tubes à travers lesquels
ils aspiraient de la fumée, et de leur apparent confort nous en déduisons qu'il
doit s'agir d'un rituel important dont ils semblent éprouver une satisfaction
des plus grandes. Nous vîmes même
d'ailleurs ces indigènes s'offrir les uns aux autres ces tubes étranges et les
allumer".
Christophe
Colomb et ses amis ont cependant vite constaté que, chez les indiens, la fumée
n'avait pas ce caractère sacré ou thérapeutique qu'elle avait revêtu dans
l'Antiquité ou au Moyen-âge. Chacun, du
moins à partir d'un certain niveau social, pouvait fumer à sa convenance. La pipe était préférée au cigare par les
indiens de classe sociale plus élevée, ou dans des circonstances sociales plus
recherchées comme les banquets. Au fur
et à mesure des expéditions explorant de plus en plus profondément les terres
indiennes, on découvrit qu'on fumait partout, soit des feuilles roulées en
cylindre, soit en aspirant la fumée à travers un tuyau ou un roseau. On utilisait aussi cette herbe séchée en la
mâchant, en la suçant, ou même en boisson.
Barthélemy de Las Casas, qui avait accompagné Colomb en 1492 et en 1502,
en parle dans son ouvrage "Historia
de las Indias". "Ce
sont des herbes sèches, enveloppées dans une certaine feuille, sèche aussi, en
forme de ces pétards en papier que font les garçons à la Pentecôte. Allumés par un bout ou par l'autre, ils le
sucent ou l'aspirent ou reçoivent avec leur respiration vers l'intérieur cette
fumée, dont ils s'endorment la chair et s'enivrent presque. Ainsi ils disent qu'ils ne sentent pas la
fatigue". Et déjà, très
perspicace, Las Casas note la dépendance qu'induit cet usage : "J'ai connu des espagnols dans l'Ile
Espagnole (Saint-Domingue) qui
s'étaient accoutumés à en prendre et qui, après que je les en aie réprimandés,
leur disant que c'était un vice, me disaient qu'il n'était pas en leur pouvoir
de cesser d'en prendre. A cette plante,
les navigateurs donnent le nom de tabacco". Les européens, marins ou explorateurs,
initiés par les indiens, se mirent à fumer et répandirent rapidement l'usage du
tabac de l'autre côté de la Cordillère des Andes où il n'était pas encore
connu, au Pérou avec Pizarre et Almagro, au Chili
vers 1540.
Tout
naturellement, les marins et soldats revenant en Europe y rapportèrent le
tabac, qu'ils fumaient dans les rues de Lisbonne et de Barcelone. On fumait déjà dans les ports de la côte
occidentale de l'Afrique avant même que le tabac se répandît dans les pays
européens. Mais d'autres navigateurs,
explorateurs et évangélisateurs du Nouveau monde préparèrent l'introduction
massive du tabac en Europe. Cortez en avait déjà envoyé des graines en 1518 à
Charles-Quint. André Thévet,
un moine cordelier qui avait fait partie de l'expédition de Villegaignon partie
en 1515 pour coloniser le Brésil, dût regagner la France en 1556 parce qu'il
était tombé malade, et se fit l'apôtre du tabac. C'était justement l'aumônier de Catherine de
Médicis. Est-ce lui qui, par
l'intermédiaire du Cardinal de Lorraine, fit
souffler à son protégé Jean Nicot, ambassadeur de France au Portugal,
l'idée d'envoyer à la Reine de la poudre de tabac pour traiter ses
migraines? L'idée vint-elle de Jean
Nicot qui, le 26 avril 1560, écrivait au Cardinal "J'ai recouvré une herbe d'Inde merveilleuse et expérimenté la propriété
contre le noli me tangere (dermatose prurigineuse), les fistules déplorées comme irrémédiables par les médecins et de
prompt et singulier remède aux nausées". Le tabac fut-il salvateur ? Le succès en fut sans doute suffisant pour
que la mode à la Cour tournât à la furie et que l'usage s'en répandît comme une
traînée de poudre. Cet
utilisation médicinale a certainement favorisé la progression de l'usage, en
particulier dans les sociétés aristocratique et bourgeoise. C'était un remède universel, adapté aux
maladies les plus diverses. Le tabac
guérissait nausées, plaies, ulcères, dartres, morsures de chiens enragés,
rhumatismes. Comme il coûtait cher, Catherine de Médicis encouragea sa culture
en Bretagne, en Gascogne et en Alsace.
On le nommait tabac, pétun, nicotiane. Il n'y eût pas de mots assez flatteurs pour
cette panacée. Herbe à l'Ambassadeur, Herbe à la Reine, Médicée,
Buglosse ou Panacée Antarctique, Herbe sainte, Herbe sacrée, Herbe à tous les
maux, Jusquiame du Pérou. Son
introduction en Italie en 1561 par le Cardinal Prospero
de Santa-Croce et le Nonce Tornadon
lui valurent les noms d'Herbe de Sainte-Croix et de Tornadonne.
Les Anglais estiment que leur Amiral Drake
aurait rapporté le tabac de Virginie avec une priorité sur Nicot, mais ce
serait en fait le second de Drake, John Hawkins qui aurait introduit en 1565
les premières feuilles de tabac en Angleterre, bien que pour certains l'honneur
devrait en revenir à Sir Walter Raleigh, avec celui d'y avoir rapporté la pomme
de terre et d'avoir lancé la mode de la pipe à la Cour. Un ouvrage consacré au tabac, le Stirpium Adversa Nova
était publié en 1570 par deux botanistes français émigrés, L'Obel et Pena. Parmi les
propriétés du tabac, qu'ils dénommaient Indorum Sana Sancta Sive Nicotina
Gallorum , ils notaient que les fumeurs sont censés calmer leur faim
et apaiser leur soif avec le tabac, que la fumée provoque une ivresse agréable
et une incroyable sensation de calme, qu'elle restaure leur force et rafraîchit
leur esprit, et se déclare particulièrement efficace contre les douleurs, les
blessures, les affections de la gorge, de la poitrine, de la fièvre, de la
peste.... En 1563, les huguenots fuyant
les persécutions introduisent le tabac en Allemagne. En 1570 on le trouve en Autriche, en 1580 en
Turquie, en 1593 au Maroc, en 1595 en Corée, au Japon et en Chine. Ainsi, dès la fin du XVIe siècle, le tabac
était connu dans le monde entier et l'objet de cultures locales qui allaient le
diversifier prodigieusement.
Sans radio, sans télévision, sans affiches, sans
industrie tabagière, sans promotions, uniquement par le
bouche à oreille, le tabac a gagné le monde entier en moins d'un siècle après
la découverte de Colomb.
Pendant 70 ans de régimes communistes dans
l'ancienne URSS et en Chine, il n'existait aucune publicité pour quelque
produit que ce soit. Pourtant l'usage de
l'alcool et du tabac y était aussi intense que dans les pays occidentaux.
L'interdiction de la publicité répond à une exigence
morale. Elle témoigne de l'engagement de l'Etat dans la lutte contre le tabac. A-t'elle l'efficacité qu'on lui suppose?
C'est un beau cadeau financier aux compagnies tabagières, soulagées de dépenses imposées par la concurrence
des marques. Que penser de l'affectation
éventuelle de ces ressources à des pratiques promotionnelles plus sournoises et
perverses?
Les "contre"
Dès
son apparition, le tabac eût ses détracteurs.
Amurat IV, empereur des Turcs, Boris, Tsar de
Moscovie et le Shah de Perse en interdirent strictement l'usage. Comme c'est sous forme de poudre à priser que
le tabac avait pénétré l'orient, les contrevenants, punis par où ils avaient
pêché, avaient le nez coupé, la récidive
étant punie de mort. Le Pape Urbain VIII
excommunia tous ceux qui prisaient dans l'église. Jacques 1er d'Angleterre et d'Irlande était
farouchement opposé au tabac et écrivit tout un traité, le Misocapnos, dans lequel il
dénonçait "cette déplorable
habitude, dégoûtante aux yeux, désagréable au nez, dangereuse pour le cerveau,
désastreuse pour le poumon". Le
tabac le faisait tousser et il en interdit l'usage en 1619. Quand il fit décapiter Raleigh, l'un des
griefs était son rôle dans l'introduction et l'expansion du tabac dans le royaume. En 1857, The Lancet
publiait l'opinion de 50 médecins sur l'usage du tabac. Les opposants lui reprochaient la perte de
certaines capacités intellectuelles, l'apparition de troubles visuels, et lui
attribuaient l'augmentation de la criminalité
L'éditorialiste, reprenant les arguments des partisans du tabac,
concluait " l'usage du tabac doit
avoir certains effets bénéfiques, ou à tout le moins agréables; si les effets
pernicieux étaient si terribles qu'on veut bien le dire, la race humaine aurait déjà cessé d'exister".
Les interdictions et pénalités actuelles dont sont menacés les fumeurs font bien pâle figure à côté des mesures extrêmes prises dans le passé. Qu'on songe au degré d'exclusion sociale que représentait l'excommunication. Elles n'ont pas empêché la diffusion du tabagisme.
La pire des sanctions que fait peser le tabac sur le
fumeur est le cancer ou l'infarctus. Nul
n'est censé ignorer la loi. Pourtant,
combien de médecins, même parmi les plus avertis, pneumologues, cardiologues,
ne peuvent s'abstenir de l'enfreindre…
Plus
intéressés, d'autres virent le parti qu'on pouvait tirer de cet
engouement. En France, Richelieu
augmenta considérablement en 1621 la taxe sur le tabac. En 1674, Colbert créa une ferme d'état ayant
le monopole de la vente, les fraudeurs risquant les galères et, plus tard, la
décapitation. Il étendit ultérieurement
ce fermage à la fabrication. Cette ferme
fut cédée à la Compagnie des Indes en 1720, et abolie à la révolution. En 1811, Napoléon 1er rétablit le monopole
des tabacs sous forme d'une régie d'état.
La SEITA a cependant récemment perdu le monopole, puis a été
privatisée. Dans de nombreux pays, la
taxe sur le tabac constitue une part importante des
revenus de l'Etat. Si la capacité d'une
drogue à soutirer de l'argent des poches des plus démunis traduit la force avec
laquelle elle accroche ses victimes, cela donne la mesure de la puissance de la
dépendance qu'induit le tabac.
La privatisation de la SEITA a fait cesser une ambiguïté, entre un Etat vendeur de tabac et se voulant protecteur de la Santé Publique. Mais, moins visible et scandaleuse, cette schizophrénie persiste entre le Ministère de finances et celui de la Santé. Comment être crédible lorsqu'on prétend organiser la lutte, quand on tire une part importante de ses revenus de l'alcool et du tabac.
Lors de la préparation du rapport ayant abouti à la
Loi Evin, les recettes fiscales du tabac représentaient
2,5% du budget de l'Etat. En Allemagne,
c'était 6%. Je pense que cela explique
que les Allemands n'ont pu prendre une Loi Evin, et sont réticents envers toute
mesure restrictive. Les revenus de la
France ayant augmenté du fait de l'augmentation des taxes, la Loi Evin
aurait-elle pu être promulguée en 2000?
Un des grands problèmes avec la dépendance que crée le tabac, c'est
qu'elle concerne non seulement les fumeurs, mais aussi l'Etat.
Le
mode d'usage a varié selon les milieux et les époques. Il est étonnant que le tabac n'ait jamais été
utilisé en ingestion dans un contexte de dépendance, mais seulement pour les
effets aigus d'ivresse nicotinique.
Ainsi, lors de pratiques religieuses en Amérique du sud, les chamanes en
absorbent des quantités prodigieuses afin d'entrer dans des transes leur
donnant des pouvoirs surnaturels grâce à une communication avec les
esprits. Toutes les voies
d'administration sont utilisées: fumée, chique, prise, mais aussi ingestion de
jus et de sirops de tabac, léchage de pâte de tabac, lavements avec des
décoctions de tabac, applications sur la peau et dans les yeux. Les doses sont
absolument massives, aboutissant à la reproduction d'un processus de mort,
commençant par maladie (nausées, vomissements, prostration), puis agonie
(tremblements, convulsions), et enfin mort apparente (arrêt respiratoire), le
tout suivi d'une résurrection, la dose ayant été savamment calculée. Triompher de la mort confère ainsi au chaman
le pouvoir de guérir. Il faut y ajouter
toutes les visions et prédictions faites dans cet état [3].
Mais
cette ivresse peut avoir des raisons tout à fait impies, voire commerciales, si
l'on en croit Vladimir Korolienko qui, dans Le rêve de Makar,
écrit: "...s'il n'arrivait pas à
aller jusqu'au bout de son idée, c'était vraisemblablement parce que les
tartares du coin lui avaient toujours vendu de la mauvaise vodka, macérée, pour
la force, avec de la makhorka (Nicotiana rustica), qui le
faisait tomber dans le coma et le laissait malade comme une bête"
[4].
La
pipe et la chique, plus faciles à utiliser dans les embruns, ont toujours eu la
faveur des marins. Pendant tout le
XVIIIe siècle on a beaucoup prisé. Le
tabac était râpé directement par les fumeurs, ou acheté en poudre et conservé
dans des tabatières qui allaient de la simple boite à des objets de luxe de
bois précieux, ouvragés, incrustés de nacre, d'or ou d'argent, qui faisaient
partie des cadeaux diplomatiques aux grands de ce monde. L'orient a beaucoup utilisé les pipes à eau,
le narghilé. La "chicha" connait un regain de
faveur chez les jeunes gens en Tunisie, qui trouvent que cela donne de la force
et développe les poumons. Les mégots de
cigares jetés par les riches négociants espagnols, récupérés par de moins
fortunés et roulés dans du papier auraient été à l'origine des premières
cigarettes, et la cigarette aurait été fumée en Espagne dès la seconde moitié
du XVIe siècle. Mais l'usage n'en fut importé en France qu'après 1809 par les
troupes napoléoniennes, et se développa extrêmement rapidement à partir de
1830. Le mot cigaret (petit cigare, 1830)
devint cigarette en 1840. La première manufacture fut créée à Gros
Caillou en 1842, au lieu-même où se trouve
actuellement le siège social de la SEITA, quai d'Orsay à Paris. La première machine à rouler les cigarettes,
le cigarettotype
de Le Maire fut construite en 1843.
L'ancêtre du filtre, un bout de bois de marronnier poli de 3 cm de long,
apparaissait la même année, remplacé en 1847 par un véritable filtre en carton
enroulé, plus économique. Cependant la
plus grande partie du tabac consommé était encore fumé avec les pipes, ou roulé
à la main dans des feuilles de maïs ou de papier journal, puis dans des papiers
spécialement étudiés. Ce n'est qu'autour
des années 1880 qu'apparurent des machines capables d'assurer une fabrication
industrielle à grand débit. Une machine
présentée à l'exposition universelle de 1878 par Surini
et Durand confectionnait 3600 cigarettes à l'heure. C'est ce passage au stade de la grande
industrie et les améliorations technologiques permettant de fournir des cigarettes toutes faites, comme on les
appelait encore entre les deux guerres, à un prix tout à fait compétitif avec
la confection manuelle individuelle qui est responsable de l'énorme diffusion
du tabagisme. En 1900, on produisait en
France un million de cigarettes. En
1923, dix milliards, en 1939, près de 20 milliards. Les machines actuelles
arrivent à des cadences supérieures à 12.000 unités par minute.,
et la consommation annuelle française approche actuellement les 100 milliards
de cigarettes. La première fabrique
moderne de cigarettes équipées d'un filtre a été construite en Suisse dans les
années 30. En France, l'ANIC, munie d'un
filtre en coton, a été commercialisée en 1937.
Actuellement, les cigarettes-filtre
occupent la plus grande part du marché.
La présentation s'est également mécanisée. Les machines à empaqueter fabriquent
actuellement près de 400 paquets à la minute, dans des emballages non seulement
propres, mais aussi luxueux, colorés, attractifs, ce qui compte certainement
pour beaucoup dans l'adoption de la cigarette par les femmes, très sensibles à
l'esthétique.
La
cigarette a donc complètement supplanté tous les autres modes d'usage. La prise et la chique ne sont plus guère
utilisées que lorsqu'il est vraiment impossible de fumer, par risque d'incendie
ou d'explosion, ou dans les sous-marins.
Pourtant certaines pratiques sont tenaces, comme le snuff-dipping chez les femmes de
Caroline du Nord. Cela consiste à placer
de la poudre à priser entre lèvre et gencive.
Il s'agit en générale de moist-snuff, c'est à dire d'une poudre à priser humide et
aromatisée. Une forme plus
"hygiénique" s'est énormément développée aux Etats-Unis et en
Scandinavie sous forme de petits sachets de papier poreux contenant du tabac en
poudre (Skoal bandits, Copenhagen),
en particulier parmi les jeunes. Huit
millions de teen-agers américains en
seraient des adeptes. Une tentative de
commercialisation en France a été un fiasco, et l'interdiction a été obtenue,
comme susceptible de favoriser l'entrée en tabagisme.
Les guerres
Le
tabac a toujours fait partie de la ration du soldat. Symbole de virilité, il trompe l'ennui,
entretient la convivialité du groupe, maintient éveillé et en alerte, mais
atténue l'angoisse. Avant l'anesthésie,
le soldat blessé qu'on amputait serrait très fort sa pipe entre les dents, et
l'on suggère que ce serait l'origine de "casser sa pipe" s'il ne
survivait pas, bien qu'il soit plus vraisemblable que cela se rapporte aux
fourneaux à tête humaine des pipes en terre, dont une forme plus sommaire était
une cible dans les tirs forains, d'où l'expression "aller au
casse-pipe".
L'expérience
de la seconde guerre mondiale fournit des données intéressantes sur les
conséquences de la raréfaction du tabac en France Les stocks de la SEITA se sont révélés
suffisants jusqu'en 1942, puis une restriction a été imposée. Seuls les hommes de plus de 18 ans avaient
une carte de tabac qui donnait droit à 40 g de tabac, soit deux paquets de
gauloises ordinaires par décade. Le
paquet valait 9F, mais le prix du marché noir était autour de 50F. A titre de référence, le salaire d'un employé
était d'entre 1000F à 1500F par mois.
C'est dire si l'accès au marché noir était interdit au plus grand nombre
et si les petits moyens prospéraient: fumer les mégots, les mêler avec des herbes
sèches diverses: Armoise, houblon, coeur de sureau, jusquiame, busserole,
arnica, chicorée, lavande, topinambour, bardane, bette, menthe poivrée, barbe
de maïs, oseille sauvage, valériane, feuille de pomme de terre, mélilot, pas
d'âne, thym, plantain, sauge, frêne, vigne, rhubarbe, etc... De petits métiers sont apparus, comme ces
ramasseurs de mégots qui en fabriquaient des cigarettes artisanales qu'ils
revendaient. Enfin, les cambriolages d'entrepôts des tabacs, les attaques à
main armée de bureaux de tabac, voire de trains permettaient aux plus audacieux
de satisfaire leur dépendance, ou de trouver une monnaie d'échange.
Des
soldats ont tué des gens pour leur prendre la cigarette qu'ils fumaient. En 1965, 20 ans après la fin de la guerre, on
se mitraillait encore dans les rues de Marseille, à la suite de l'affaire du COMBINATIE, un navire chargé de
cigarettes de contrebande intercepté par une bande rivale. Lors de la récente guerre de Bosmie, une étude a montré que le tabagisme des membres des
professions de santé à Sarajevo s'était accru malgré une hausse de 800% du prix
des cigarettes.
Réflexions
Le tabac provoque une puissante
dépendance.
Tout va bien lorsqu'il est licite, disponible
facilement à un prix accessible.
Lorsque les conditions deviennent difficiles,
il montre sa vraie nature de "drogue
dure", susceptible de susciter des comportements de fume plus nocifs
et d'induire une criminalité aussi importante que celle liée aux opiacés.
Le
développement d'un trafic illégal et les modifications du mode de consommation
depuis les fortes hausses de taxes dans un but de protection de la santé
publique devraient faire mettre en balance les bénéfices et les éventuels
effets pervers d'une telle politique.
Les idées
L'évolution
des idées de la société civile à l'égard du tabac peut être suivie à travers la
littérature. Au XVIe siècle, le poète
anglais Ben Johnson ne devait guère s'attirer les faveurs de Jacques 1er
lorsqu'il qualifiait le tabac d'herbe
souveraine. Spenser le proclamait
divin. Un peu plus tard, Molière faisait
dire à Sganarelle: "C'est la passion
des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre... Il inspire
des sentiments d'honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent". Mais c'est l'opinion de ceux qui ont assisté
à l'énorme explosion de consommation tabagique qui a marqué le XIXe siècle qui
paraît la plus intéressante, car antérieure à la découverte des véritables
dangers du tabac pour la santé. En 1886,
Tchekhov publiait sous le titre les
méfaits du tabac une petite pièce-monologue où un
conférencier, terrorisé par sa femme, devait développer ce thème, et
réussissait à n'en pas dire un mot.
Avoir choisi ce titre laisse penser que les idées moralisatrices à
l'égard du tabac étaient dans l'air
D'ailleurs, en 1877 était fondée l'Association Française contre l'Abus
du Tabac qui, en 1888, organisa un concours doté d'un prix de 1000 F sur le
thème "Des effets du tabac sur la santé des gens de lettres et de son influence sur l'avenir de la littérature
française". Le Docteur Maurice de
Fleury obtint le prix et reproduisit l'essentiel de son mémoire dans son
ouvrage Introduction à la médecine de
l'esprit.[5]
Le cancer du poumon et l'infarctus du myocarde étaient alors inconnus,
si bien que c'est sur les effets psychiques du tabac, sur son éventuelle action
délétère sur l'intelligence, la conscience et la morale que se partageaient les
avis des hommes de lettres et des savants de la fin du XIXe siècle.
Selon
De Fleury, le tabac avait fait de Byron "le plus désespéré des hommes, le moins énergique des lutteurs, le plus
aisément vaincu par la vie". Le tabac inspirait à Goethe une
répugnance qu'il estimait devoir être partagée par tout homme doué de goût et
de discernement Alexandre Dumas Fils
décrivait dans une de ses lettres son expérience: "Moi, qui avait heureusement commencé très tard à fumer, j'y ai renoncé
malgré une grande habitude prise très vite, comme toutes les mauvaises, quand
j'ai vu que le tabac me donnait des vertiges, lesquels ont disparu dans les six
mois suivant la cessation (...). Le
tabac est selon moi, avec l'alcool, le plus redoutable adversaire de
l'intelligence, mais rien n'en détruira l'abus; les imbéciles étant les plus
nombreux et le tabac n'ayant rien à détruire en eux". Balzac, grand buveur de café, faisait de la
propagande contre le tabac Ses
personnages fumeurs étaient traités avec grand mépris. Tout un chapitre de son Traité des excitants modernes est un pamphlet contre le tabac. L'épigraphe au Bulletin de la Société contre l'Abus du Tabac est d'ailleurs de
Balzac: "Le tabac détruit le corps,
attaque l'intelligence et hébète les nations". Victor Hugo ne fumait pas et personne n'avait jamais fumé chez
lui. Il écrivait: "Le tabac change la pensée en rêverie. La pensée est le labeur de l'intelligence, la
rêverie en est la volupté. Malheur à
celui qui tombe de la pensée dans la rêverie.
Remplacer la pensée par la rêverie, c'est confondre un poison avec une
nourriture". Barbey d'Aurevilly affirmait dans
Les diaboliques: "Le tabac engourdit l'activité", et Théodore de Banville,
bien qu'adepte passionné de la
cigarette, écrivait: " Le fumeur ne
peut être ni un ambitieux, ni un travailleur, ni, à de très rares exceptions
près, un poète ou un artiste. La cigarette n'est que rêve et résignation,
passe-temps meurtrier, complètement inutile".
Théophile
Gautier, Alfred de Musset, Gérard de Nerval, Taine et Alphonse Daudet étaient
fumeurs. Prosper Mérimée hachait les
débris de cigare avec un canif spécial puis les roulait dans du papier à
cigarettes. Baudelaire, qui fumait
beaucoup, chantait le mensonge éternel des paradis artificiels. Et Fleury attribuait la lenteur avec laquelle
travaillait Flaubert à ce qu'il fumait la pipe sans
discontinuer.
Mais
d'autres ne se contentaient pas simplement de fumer et soutenaient activement
le tabac. George Sand écrivait: " Le cigare est partout, il est le complément
indispensable de toute vie oisive et élégante, tout homme qui ne fume pas est
un homme incomplet. Le cigare a remplacé
aujourd'hui les petits romans du XVIIIe siècle, le café et les vers
alexandrins. Le cigare endort la
douleur, distrait l'inaction, nous fait l'oisiveté douce et légère et peuple la
solitude de mille gracieuses images".
Zola défendait le tabac de la manière suivante: "J'ai cessé de fumer il y a dix ou douze ans
sur le conseil d'un médecin, à une époque où je me croyais atteint d'une
maladie de coeur. Mais croire que le
tabac a une influence sur la littérature française, cela est si gros qu'il
faudrait vraiment des preuves scientifiques pour tenter de le prouver. J'ai vu de grands écrivains fumer beaucoup et
leur intelligence ne pas s'en porter plus mal.
Si le génie est une névrose, pourquoi vouloir la guérir? La perfection est une chose si ennuyeuse que
je regrette souvent de m'être corrigé du tabac". François Coppée a considéré le tabac comme
une aide précieuse pour les écrivains: "Depuis l'âge de dix-huit ou dix-neuf ans -j'en aurai tout à l'heure
quarante-sept-, je grille toute la journée des cigarettes. Jamais de pipe, ni de cigares, seulement la
cigarette, et je la jette après les premières bouffées. Je m'en porte assez mal, c'est vrai. Mais je n'ai aucune raison d'attribuer ma médiocre
santé au tabac qui je considère, jusqu'à preuve du contraire, comme un excitant
au travail et au rêve, et, pour le poète, ces deux mots sont synonymes". De même, pour Freud, le tabac stimulait le
travail intellectuel. L'absence de ses
cigares provoquait chez lui une angoisse.
Il est bien regrettable qu'il ne nous ait pas laissé une auto-analyse de
sa dépendance tabagique.
Léon
Tolstoï classait le tabac parmi les produits tels que le vin, le haschich et
l'opium. Il écrit dans Plaisirs Vicieux: "La consommation de ces produits est
incontestablement nuisible au plus haut degré, car elle entraîne des maux qui
sont la perte d'un plus grand nombre d'êtres humains que n'en détruiraient les
guerres les plus sanglantes et les plus terribles épidémies". Les vues de Tolstoï sur la dépendance
s'exprimaient ainsi: "L'explication
de cette habitude, aujourd'hui répandue dans l'univers entier, de fumer et de
s'alcooliser ne nous est fournie ni par un penchant naturel, ni par le plaisir
et la distraction que cela donne, mais par la nécessité de se dissimuler à
soi-même les manifestations de la conscience. Si quelqu'un veut commettre un
crime, il lui est nécessaire de s'étourdir par l'ivresse, l'alcool étouffant la
voix de la conscience. Par exemple, on
fait boire les soldats avant de les envoyer sur le champ de bataille". Ainsi l'alcool et le tabac sont nécessaires
afin d' "endormir la conscience pour
ne pas remarquer le désaccord flagrant qui existe entre la vie moderne et les
exigences de la conscience". Tolstoï remarque qu'on ne peut utiliser
l'opium, l'alcool ou le haschich en tous lieux et en tous temps, alors que le
tabac se différencie des autres narcotiques par sa facilité de transport et
d'usage, "outre la rapidité avec
laquelle il engourdit l'esprit et sa prétendue innocuité(...). De plus, le fumeur d'opium et l'ivrogne
inspirent le dégoût et l'épouvante, tandis que le fumeur de tabac ne présente
rien de repoussant". Selon la
nécessité de chaque situation particulière, le fumeur peut régler l'action
engourdissante du tabac: "Supposons
que (...) vous sentiez trop vivement le remords d'une faute que vous avez
commise: fumez une cigarette et le remords rongeur s'évanouira dans la fumée du
tabac. Vous pourrez aussitôt vous
occuper à autre chose et oublier ce qui a provoqué votre dépit". Et il
conclut que les fumeurs sont des gens qui s'adonnent à des vices. "Si
tous les joueurs et les prostituées fument, c'est parce qu'ils ont cette
nécessité d'étouffer leur conscience".
Dans un intéressant article de novembre 1913, Le Gaulois du Dimanche publie les réponses d'un éventail de
célébrités de la fin du XIXe siècle à une traduction de cette diatribe de
Tolstoï que leur avait soumise Madame Halpérine-Kaminsky
[6]. La plus documentée est celle
d'Alexandre Dumas Fils. Il lui semble
que Tolstoï "fait trop d'honneur à
l'homme en le supposant capable de tant de raisonnement préventif et de
préméditation utilisable L'homme est
plus instinctif, disons le mot, plus bête que çà". Quant à la possible suppression du vin et du
tabac "il n'y faut point
songer. Tous nos articles et toutes les
sociétés de tempérance du monde n'y feront rien. Le phylloxera lui-même y a renoncé. On n'a jamais fait autant de vin que depuis
que la vigne n'en produit plus, et l'on n'a jamais tant fumé que depuis que les
cigares ordinaires sont infumables et que les bons cigares sont hors de prix".
Charcot
ne trouva pas l'article de Tolstoï fort remarquable. Abominant les thèses excessives, il lui
semblait que les moeurs s'étaient plutôt adoucies depuis l'introduction de
l'alcool et du tabac, et qu'on pouvait en user modérément. Alphonse Daudet trouvait aussi que Tolstoï,
voyant tout plus grand que nature, avait un petit côté tarasconnais, et
déclarait: "Lorsque, jeune, il m'est
arrivé de me griser, j'étais incapable d'écrire ou de concevoir une ligne. En
revanche, j'ai fumé beaucoup en travaillant et, plus je fumais, mieux je
travaillais" . Gounod était d'accord avec l'engourdissement
des facultés intellectuelles, mais, ayant beaucoup fumé, ne se rappelait pas
que cela ait jamais modifié le jugement
de sa conscience sur la moralité de
ses actes. Charles Richet voyait dans
l'action du tabac la réponse à un mal-être en face d'un présent peu agréable,
apportant une stimulation ou plutôt un engourdissement obscurcissant la
conscience non pas au sens moral, mais au sens physiologique du terme, sans
agir le moins du monde sur l'intelligence. "Ce n'est pas un poison psychique et il n'agit sur l'intelligence
qu'indirectement: parce qu'il émousse la sensibilité de nos organes en laissant
peut-être plus de liberté à nos fonctions psychiques". Cette analyse extrêmement perspicace pourrait
peut-être ouvrir une voie pour donner une réponse au mystère le plus intriguant
du tabac: pourquoi s'accroche-t-on aussi fort à utiliser une substance qui
donne si peu d'effets psychiques objectifs?
Bien que Richet ne le dise pas explicitement, on peut affirmer que sa
réflexion vient d'un fumeur, ayant vécu une expérience de l'intérieur. Cela ne donne que plus de valeur à
l'admirable réponse de Louis Pasteur qui, en véritable homme de science, répond
à Madame Halpérine: "Je vous suis trés obligé d'avoir bien voulu
m'adresser un exemplaire de la Revue
Scientifique, où vous avez fait
paraître une étude très intéressante du Comte Léon Tolstoï. Vous me faites l'honneur de me demander mon
appréciation sur ce travail. J'ai le
regret de ne pouvoir vous en donner aucune, n'étant ni fumeur, ni buveur de
liquides alcooliques".
Les méfaits du tabac
Tout
changea avec le rapport de Doll en 1950, qui
démontrait, sans le secours d'ordinateurs, qu'il existait une forte association
entre la consommation de tabac et le cancer du poumon. Cette liaison avait en fait déjà été
démontrée en 1939 en Allemagne par Franz H. Müller, et en 1943 par E. Shairer et E. Schöninger qui
avaient utilisé pour la première fois à ce propos la méthode épidémiologique des cas-contrôle. Les épidémiologistes allemands avaient
également vu les complications vasculaires du tabagisme (7). Depuis, les études épidémiologiques ont
largement prouvé que cette association était une relation de cause à effet, une
des plus belles illustrations en étant que la seule population où l'on ait
observé une diminution de l'incidence des cancers bronchiques est celle des
médecins anglais, et que c'est la seule population qui se soit arrêtée en masse
de fumer [8]. Les campagnes antitabagiques ont essentiellement porté sur les dangers du
tabac, avec des résultats à vrai dire assez décevants. Une des campagnes parmi les plus musclées est
celle initée par les nazis en 1933, qui diabolisaient
littéralement le tabac, faisant remarquer que ni Hitler, ni Franco, ni
Mussolini ne fumaient, alors que Roosevelt, Staline et Churchill ne quittaient
guère leur cigarette, leur pipe ou leur cigare.
Une législation extrêmement stricte a été édictée, avec des résultats
consternants. En 1932, les ventes de
cigarettes étaient identiques en France et en Allemagne, soit 570 par an et par
habitant. En 1939, alors qu’elles
étaient montées à 630 en France, elles atteignaient 900 en Allemagne après 6
ans de campagnes intensives. Il faudrait
sérieusement méditer sur les effets pervers que peuvent avoir certaines actions
reposant sur des idées généreuses mais simplistes. Lorsqu’un problème social est sous-tendu par
un phénomène de dépendance, sa complexité dépasse les raisonnements de simple
logique, et toute campagne, toute disposition légale devrait reposer sur de
profondes études psychosociologiques préalables.
L’ampleur
des conséquences organiques du tabagisme, qui justifie pleinement l’opinion de
Tolstoï quant au désastre que constitue constitue le
tabac pour la santé, ne doit pas faire oublier que, si l'on pouvait se passer
de fumer aussi facilement que de manger des fraises quand elles vous donnent
des boutons, les dangers du tabac ne seraient que tigres de papier, et que tout
se passe dans la tête. La solution au problème du tabagisme passera par la
compréhension des mécanismes de la dépendance, qui font de cette herbe un
philtre magique attachant avec autant de force l'esprit humain.
Références bibliographiques
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10.- Creson D, Schmitz JM, Arnoutovic A : War-related
changes in cigarette smoking : a survey study of health professionals in
Notre Führer Adolphe Hitler ne boit ni
ne fume. Sans la moindre autre
inclination dans ce sens, il se tient
dur comme fer dans cette règle de vie autodécidée. Sa puissance de travail est incroyable Couverture
de Reine Luft (Air-pur),
Mars-Avril 1941 Chevalier
contre la Mort et le Diable…Tabac et Cancer.

Est-ce
vraiment un hasard si les hommes souffrent tellement plus que les femmes de
maladies respiratoires? (Reine Luft, 1941;23 :215)

Ce n'est pas lui, c'est elle qui le
consomme (le dévore)! signé
: le "fumeur-à-la-chaîne"
BIENFAITS
DU TABAC
Pr. Robert MOLIMARD
Le
tabac pose un grave problème à ceux qui se préoccupent de la santé publique,
mais le résoudre nécessite une réelle approche scientifique. En conséquence, il est impératif de ne
négliger aucune donnée. Le manichéisme
des militantismes fournit volontiers des solutions séduisantes mais simplistes,
dont les effets parfois pervers peuvent être pires que le mal. Pour qui considère fumer comme mal absolu, il
serait urgent de débaptiser la rue Jean NICOT à PARIS pour effacer tout
souvenir de ce malfaiteur de l'humanité.
Ce serait oublier que le tabac a été introduit comme une plante
médicinale dont on attendait de grandes vertus, et que Jean NICOT n'est pas
plus responsable de l'usage qui en a été fait que BECQUEREL et Marie CURIE ne
le sont d'Hiroshima et Tchernobyl.
Le
tabac est certainement le plus grand tueur de notre temps, pourvoyeur de
cancers, d'accidents cardio-vasculaires et d'insuffisances respiratoires. Mais occulter les bénéfices qu'il peut
apporter est se priver, si l'on veut aider nos consultants à s'arrêter de
fumer, des moyens de comprendre pourquoi il leur est parfois si difficile de le
faire. Si l'on cherche à saisir ce qui
les attache au tabac et compatit à la perspective déchirante que représente
pour eux le sevrage, on s'affranchit d'une image de castrateur et l'on est à
même d'établir une relation de confiance qui peut grandement faciliter l'arrêt. Cette recherche peut même conduire à décider
qu'il serait nuisible d'arrêter. Par
ailleurs, sur un plan plus général, serait-il même éthique de ne pas étudier ce
qui peut rester du caractère médicinal de cette plante, voire conduire à d'éventuelles
utilisations nouvelles.
Qu'étaient
donc ces "migraines" de Catherine de Médicis, indication première de
la plante ayant justifié son entrée en Europe.
D'éventuelles enquêtes sur la prévalence de la migraine chez les fumeurs
ne nous avanceraient guère. Les
phénomènes de tolérance peuvent en effet masquer entièrement les éventuels
effets bénéfiques de la vasoconstriction nicotinique chez des sujets
naïfs. De plus, NICOT avait fourni à la
reine de la "poudre de tabac", vraisemblablement poudre à
priser. Une irritation locale éventuellement
associée à un effet vasoconstricteur pouvaient peut-être soulager des maux de
tête relevant de quelque congestion sinusienne.
Lorsque
apparaît actuellement un nouveau médicament vraiment actif, il ne se passe
guère de temps qu'il ne soit essayé, officiellement ou officieusement, dans de
nombreuses indications sans lien avec l'originelle. Comment ne pas comprendre qu'en ces temps, où
l'arsenal thérapeutique se résumait à la purge et la saignée, l'apparition d'une
plante exotique de quelque vertu ait donné lieu à des essais évidemment
non-contrôlés, où toute évolution favorable d'une affection était naturellement
mise au crédit du nouveau traitement. A
l'opposé, le tabac devenait pour ses détracteurs responsable de tout désordre
de santé survenant chez un des ses utilisateurs même si, l'analyse multivariée n'étant pas née, la cause réelle était une
variable confondante. Ainsi
l'association avec l'alcool rend-elle peut-être compte du paradoxe qui faisait
attribuer au tabac des effets délétères sur les fonctions psychiques, alors que
les connaissances actuelles lui trouveraient plutôt une action favorable sur la
mémorisation et la vigilance.
Un des
effets les plus pervers de la grande diffusion du tabac est que sa banalisation
a fait échapper la plante à l'étude scientifique moderne. Seuls sont assez bien connus certains effets
de la nicotine, parce qu'elle s'est révélée un véritable bistouri
pharmacologique pour l'étude du système nerveux, et que son usage dans l'aide
au sevrage de tabac a conduit l'industrie pharmaceutique à financer de
nombreuses études à son sujet. Encore
s'agit-il beaucoup d'études animales, et ne connaît-on chez l'homme que très
peu de ses effets chez les non-fumeurs.
En attribuant à la nicotine la vertu addictive responsable de la
dépendance au tabac, les prises de position académiques officielles, dont le
bien-fondé mériterait discussion, risquent de freiner considérablement pour des
raisons éthiques ce type de recherches.
Les
effets du tabac lui-même ne sont guère connus qu'à travers les études
épidémiologiques, centrées essentiellement sur la démonstration de ses méfaits,
qui n'ont plus guère besoin d'être prouvés.
Ce n'est qu'à l'occasion de larges études prenant en compte de très nombreux
facteurs que certains effets favorables ont pu être mis en lumière. Ainsi, en ce qui concerne le fonctionnement
intellectuel, les fumeurs sont d'accord pour dire qu'ils travaillent mieux
lorsqu'ils fument. Mais ce pourrait être
aussi qu'ils travaillent plus mal lorsqu'ils sont privés de tabac. Les résultats des travaux à ce sujet sont
plutôt discordants. Certes la nicotine,
chez le sujet normal, produit une certaine activation psychique et accélère
l'exécution des tâches sans augmenter le nombre d'erreurs.[1] Mais il est douteux que ces effets aigus
soient durables. Sur des tests de
mémorisation et d'efficacité psychomotrice, un travail de mon laboratoire ne
nous a pas montré la moindre différence de performances entre non-fumeurs,
fumeurs et sujets en cours de sevrage entre une et six semaines après l'arrêt
du tabac [2]. On peut donc en conclure
que, si des effets favorables existent, ils sont de toute façon mineurs, ne
justifient pas qu'on se mette à fumer pour avoir un meilleur rendement, et n'expliquent
pas la dépendance par la recherche d'une meilleure efficacité intellectuelle.
De
nombreuses enquêtes concluent que fumer protège de la maladie d'Alzheimer, avec
un risque relatif voisin de 0,5 très significatif entre ceux qui n'ont jamais
fumé et ceux qui sont ou ont été fumeurs.
Cette constatation troublante a bien entendu déclenché des critiques,
mais les faits sont têtus et la différence persiste même si l'on ne garde que
les études bien menées, tenant compte de l'effet de sélection que pourrait
constituer la mortalité plus précoce des fumeurs [3]. Une protection analogue a été retrouvée
vis-à-vis de la maladie de Parkinson.
Les résultats de 35 études sont cohérents, avec un risque relatif voisin
de 0,5, un gradient de protection entre non-fumeurs, ex-fumeurs et fumeurs et
une relation dose-effet chez les fumeurs. La différence de risque apparaît chez des
sujets encore jeunes, et l'on ne peut incriminer une différence génétique
[4]. Cette protection ayant été
attribuée à la nicotine qui augmente la densité des récepteurs cholinergiques
cérébraux, des essais thérapeutiques dans ces indications étaient
justifiés. Il a ainsi été montré qu'une
dose unique de nicotine améliorait l'attention - mais non la mémorisation -
chez des patients souffrant d'Alzheimer léger ou modéré [5]. Cependant un travail récent de l'équipe de
DOLL sur leur cohorte célèbre de près de 35.000 médecins ne retrouve aucun
effet protecteur, ni sur la prévalence, ni sur l'âge de début des démences.[6]
L'effet
bénéfique le plus souvent mis en avant par les fumeurs est la détente. Fumer relaxe, soulage l'anxiété. Les consultants pour sevrage ont souvent des
scores élevés aux tests d'anxiété et de dépression. Des syndromes dépressifs authentiques se
révèlent parfois au sevrage chez de gros fumeurs, qui cèdent à la reprise du
tabagisme, voire au traitement nicotinique, comme si certains avaient trouvé
dans la cigarette une automédication. Qu'un syndrome dépressif se démasquant à
l'arrêt d'un timbre à la nicotine puisse
régresser à la reprise du traitement suggère que la nicotine soit l'agent actif
[7]. Cependant, certains adduits entre
des aldéhydes et des composés aminés divers de la fumée, tels l'harmane, le norharmane, sont doués de propriétés inhibitrices des monoamine-oxydases, donc potentiellement antidépresseurs et
pourraient rendre compte de cet effet.
Leur concentration dans la fumée est suffisante pour une action
pharmacologique. L'activité monoaminoxydasique A et B est en effet déprimée dans le
plasma et les plaquettes sanguines des fumeurs [8]. Cette constatation pourrait relancer le débat
sur la présence dans le tabac de composés autres que la nicotine pouvant
participer à l'établissement et à l'entretien de la dépendance. Un essai randomisé a montré que le moclobémide, inhibiteur spécifique de la monoamine-oxydase
A facilitait le sevrage chez de grands fumeurs [9]. Utilisant une tomographie à positrons pour
suivre un traceur radioactif qui se lie irréversiblement à la monoamine-oxydase
B, on a pu montrer in vivo que la
concentration de l'enzyme était de 40% plus faible dans le cerveau de 8 fumeurs
que de 8 témoins non-fumeurs [10]. La conséquence est une augmentation
vraisemblable de la teneur locale en dopamine du fait de la diminution de sa
destruction. Celle-ci produit par
ailleurs des radicaux libres susceptibles d'endommager les tissus. La protection relative des fumeurs à l'égard
de la maladie de Parkinson pourrait tenir à la conjonction de ces deux effets.
La
prévalence du tabagisme est extrêmement élevée chez les schizophrènes (90%), ce
qui soulève là encore l'hypothèse d'une automédication. Les discussions ne sont pas closes pour faire
la part des différents mécanismes possibles: Eventuel effet direct positif de la
nicotine ou d'autres composants de la fumée?
Interaction de la fumée de tabac avec les médicaments, s'opposant au
syndrome parkinsonnien des neuroleptiques, à l'effet
sédatif des benzodiazépines, augmentant l'efficacité de l'halopéridol? Atténuation de certains effets secondaires,
comme la sécheresse de la bouche ou l'hypotension orthostatique?[11]. Pour rester
dans la sphère des effets neurotropes, la nicotine, sous forme de timbre ou de
pulvérisation nasale, s'est montrée efficace dans des blepharospasmes
rebelles, ainsi que dans les tics oro-faciaux du
syndrome de Tourette [12].
Fumer
fait maigrir. Certaines fumeuses
utilisent le tabac pour contrôler leur poids.
La nicotine est responsable de cet effet favorable, qui peut donc être
dissocié des effets carcinogènes du tabac et pourrait même l'être, si l'on
mangeait plus de poisson que de boeuf, des désordres lipidiques athérogènes. En
effet, l'athérome est plus rare chez les fumeurs japonais au japon que chez
ceux qui ont émigré aux Etats Unis [13].
L'action antioestrogénique de la nicotine, par
ailleurs responsable de phénomènes de masculinisation chez la femme, a pour
corollaire favorable la moindre incidence du cancer du corps de l'utérus chez
les fumeuses[14].
Hormis
l'exagération du reflux gastro-oesophagien par
inhibition du sphincter oeso-gastrique et une fâcheuse
influence sur l'ulcère gastro-duodénal, liée à la stimulation cholinergique de
la sécrétion chlorhydrique, les effets du tabac sur la sphère digestive
seraient plutôt favorables. Beaucoup de
constipés chroniques comptent sur la cigarette du matin pour obtenir une
exonération. Mais fumer diminue aussi
l'incidence de la colite ulcéreuse, qui répond favorablement au traitement par
la nicotine sous forme de gomme [15] ou de timbre transdermique [16].
La
pyodermite gangreneuse est souvent associée à la maladie de Crohn
et à la colite ulcéreuse. Un cas
jusqu'ici intraitable a été guéri en 3 semaines par la gomme à la
nicotine. Les lésions sont réapparues à
l'arrêt du traitement, et ont de nouveau guéri en 2 semaines à sa reprise.[17]. Pour les
auteurs des siècles passés, le tabac guérissait plaies, ulcères et dartres, et
l'obstruction intestinale. De telles
observations devraient conduire à réexaminer ces allégations à la lumière des
connaissances actuelles avant de les rejeter en bloc.
L'hypertension
gravidique est moins fréquente chez les fumeuses [18]
Références
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Décembre 2002