|
Jacques LE HOUEZEC, Ph.D.
Scientific & Medical Advisor
Tobacco Dependence Category
R&D Pharmacia Consumer HealthcareHelsingborg, Suède
Bureau:
20, Avenue du Bel-Air
F-75012 Paris
Tel/Fax : 01 43 43 07 23
Courriel: jacques.lehouezec@pharmacia.com
ou jlehouezec@ifrance.com (pour
les gros fichiers)
Site Internet: http://j-lehouezec.ifrance.com
Conseiller scientifique et médical pour
Pharmacia depuis novembre 1999, je suis né le 11 décembre 1958 à
Chennevières-sur-Marne (94). Après des études de neurosciences à Paris VI, où
j'ai obtenu ma Thèse de sciences en 1988 en travaillant sur les modèles
animaux de dépendance à la nicotine dans le laboratoire du Pr Molimard, je
suis parti faire un post-doctorat de Pharmacologie Clinique et Thérapeutique
Expérimentale dans le laboratoire du Pr Neal Benowitz à l'Université de
Californie, à San Francisco. Pendant les deux années passées là-bas, j'ai
aussi été formé aux techniques d'EEG (Laboratoire du Pr Enoch Callaway au
VAMC de San Francisco). J'ai plus particulièrement, travaillé avec les
potentiels évoqués cognitifs (Event-Related Potentials), afin d'étudier les
effets de la nicotine sur le cerveau des fumeurs et des non-fumeurs.
Lors de mon retour en France, j'ai passé 6
ans à l'Hôpital de la Salpetrière (Bernard Renault et Roland Jouvent), comme
chercheur contractuel. J'ai aussi passé au total près de 10 ans à enseigner
la Psychophysiologie et la Psychopharmacologie à Paris V et Paris VII (pour
les étudiants en Psychologie). Après plusieurs tentatives pour rentrer dans
la recherche publique, j'ai fini par réorienter ma carrière vers le métier de
conseiller scientifique, en profession libérale d'abord pendant 2 ans, puis
maintenant au sein du laboratoire pharmaceutique Pharmacia.
Après plusieurs années passées au bureau de
la Société de Tabacologie (dont je fut le premier boursier), j'ai été
sollicité en 1994 par le Pr Ovide Pomerleau (Université du Michigan) pour
faire partie des membres fondateurs de la Society for Research on Nicotine
and Tobacco. Cette jeune société, possède maintenant un bureau européen, la
SRNT Europe. Le Président en est M Karl Fagerström, et j'en suis le vice-président
(la prochaine réunion de la SRNT Europe aura lieu à Paris du 19 au 22
septembre 2001, au Collège de France – www.srnt.org).
Depuis 1999, je fais aussi partie, en tant
que représentant de la SRNT, du comité directeur du Partnership Project to
reduce Tobacco Dependence de l'OMS Europe, présidé par Ann McNeill (http://www.who.dk/tobacco/home.html).
pharmacologIE
DE LA NICOTINE
Jacques Le Houezec
Scientific
& Medical Advisor
R&D Pharmacia Consumer Healthcare
jacques.lehouezec@pharmacia.com
jlehouezec@ifrance.com
ex-boursier
de la Société de Tabacologie
Ce chapitre est basé
sur la traduction d'une revue réalisée lors de mon séjour post-doctoral dans
les laboratoires des Professeurs Neal L. Benowitz, Enoch Callaway et Roy
Halliday, à l'Université de Californie à San Francisco (1990-91).
Une référence plus
récente en anglais est:
Le Houezec J. Nicotine: abused substance and therapeutic agent. J Psychiatry Neurosci, 1998;
23:95-108.
Synopsis:
Le tabac est utilisé depuis plusieurs
milliers d'années sur le continent américain à des fins religieuses,
médicales, ou récréatives.
La nicotine agit sur la plupart des
systèmes physiologiques du corps humain. Les effets de la nicotine sur le
système nerveux périphérique ont été amplement étudiés et sont maintenant assez bien connus. Les effets
de la nicotine sur le système nerveux central sont beaucoup plus complexes et
leur compréhension est limitée.
Ce chapitre présente les notions de
base de la pharmacologie clinique de
la nicotine en insistant sur les effets psychoactifs. Il est clair à l'heure
actuelle que les effets psychopharmacologiques de la nicotine jouent un rôle
majeur dans le développement et le maintien de la dépendance tabagique, et
une meilleure compréhension de ces effets pourrait faciliter les approches
thérapeutiques de l'arrêt du tabac.
Introduction
Au cours des siècles l'utilisation du
tabac s'est répandue dans la plupart
des sociétés dans lesquelles elle a été introduite. Son introduction en
Europe après que Christophe Colomb ait découvert l'Amérique est somme toute
assez récente. En Amérique du Sud, l'utilisation du tabac est profondément
encrée dans la culture indienne. Le tabac y est utilisé depuis les temps
précolombiens à des fins magico-religieuses, médicinales et récréatives
(121). La méthode d'administration la plus communément utilisée par les
Indiens Sud Américains est le tabac
fumé, mais la prise (nasale), la chique et l'ingestion par boisson sont
aussi couramment employées. Ces deux dernières étant probablement les plus
anciennes méthodes utilisées.
D'autres méthodes incluent le léchage (muqueuse buccale), et
l'administration rectale, percutanée et oculaire.
L'utilisation rituelle du tabac dans
la religion Chamanique pourrait être aussi ancienne que les origines de
l'horticulture, soit environ huit mille ans. Les Indiens découvrirent les
vertus du tabac (nicotine) pour délivrer les greniers à grains (insecticide)
et le corps humain (vermifuge) de l'invasion des insectes. Projeté au plan
métaphysique, le tabac est utilisé pour délivrer les gens du "démon
pathogène". L'utilisation rituelle du tabac cherchait à atteindre
l'intoxication aiguë par la nicotine, aboutissant aux états catatoniques des
Chamans, représentant une mort symbolique. Les effets de larges doses de nicotine
sur le système nerveux central et autonome donnaient l'impression d'une mort
progressive du Chaman, qui miraculeusement revenait à la vie après quelques
heures.
La nicotine a été découverte à la fin
du 18ème siècle, et isolée pour la première fois sous forme pure
par Posselt et Reimann en 1828. Cependant, la partie physiologique des
recherches conduites par Posselt ne furent publiées qu'en 1940 par Koenig, plus d'un siècle après sa
présentation à la Faculté de médecine de Heidelberg. La nicotine ainsi que
d'autres alcaloïdes (atropine, muscarine, curare) ont joué un rôle clé dans
le développement des connaissances et la compréhension de l'organisation
fonctionnelle du système nerveux autonome. Langley et ses collaborateurs
utilisèrent la nicotine afin de déterminer la nature de l'innervation
autonome et la localisation des synapses ganglionnaires de nombreux organes
(65,68-70). Ils trouvèrent que de larges doses de nicotine bloquaient la
réponse aux applications locales ultérieures de nicotine sur le ganglion, et
bloquaient la réponse à la
stimulation électrique des nerfs pré-ganglionnaires. Cependant, la réponse à
une stimulation des nerfs post-ganglionnaires persistait, tendant à montrer
que la nicotine agissait en bloquant l'activité des cellules ganglionnaires
(93). Le concept de récepteur est d'ailleurs issu d'une expérience de Langley
dans laquelle il utilisa la nicotine afin de stimuler un muscle privé de son
innervation (66,67). En 1914, Dale (27) développa le concept de deux sites
d'action différent pour l'acétylcholine, nommés muscarinique et nicotinique,
basé sur les sélectivités respectives de ces sites envers la muscarine
(alcaloïde extrait de l'amanite tue-mouches) ou la nicotine.
Parce que lors de la consommation
tabagique, la nicotine n'est présente dans le corps qu'à très faible
concentration, les méthodes analytiques suffisamment sensibles pour un dosage
de routine ne sont disponibles que depuis environ 15 ans (36,52). La
possibilité de mesurer alors la nicotinémie (concentration plasmatique)
permit le développement de l'étude des bases pharmacologiques de la
dépendance au tabac, en utilisant par exemple la méthodologie de la
pharmacologie clinique pour mieux comprendre pourquoi les gens fument. De
nombreuses études ont ainsi montré que le fumeur tend à maintenir constante
sa nicotinémie jour après jour. Cependant, la nicotinémie n'est pas fortement
corrélée au contenu en nicotine ou en goudrons de la fumée de cigarette,
déterminés selon une méthode standard par une machine à fumer. Ceci suggère
que le fumeur est capable de contrôler de façon très précise sa propre
administration. Des études pharmacocinétiques et pharmacodynamiques
permettent de mieux comprendre le décours temporel de la consommation
tabagique et les mécanismes de la dépendance envers la nicotine. Ce genre
d'études pourrait aussi aider à clarifier certains aspects du syndrome de
sevrage et à trouver des traitements plus efficaces pour le traitement de la
dépendance tabagique.
Finalement,
certaines études laissent à penser que la nicotine pourrait être utilisée
dans le traitement des maladies de Parkinson et Alzheimer.
PROPRIETES PHARMACOLOGIQUES DE LA NICOTINE.
La nicotine est le principal alcaloïde
du tabac, représentant 90 à 95% du contenu total en alcaloïdes. La nicotine
ne représente que moins de 10% du poids sec de la plante. Les alcaloïdes sont
synthétisés dans les racines puis sont transportés dans les feuilles selon un
gradient de concentration. La nicotine est plus concentrée dans les feuilles
du sommet de la plante que dans les feuilles basses. Il y a des différences
de contenu en alcaloïdes selon les variétés de plants de tabac. Le mélange de
différentes variétés est d'ailleurs un moyen de contrôler le contenu en
nicotine des produits tabagiques. Le contenu en alcaloïdes dépend aussi de la
façon dont le tabac est traité après la récolte. Les tabacs blonds utilisés
dans les cigarettes, est séché par un flux d'air chaud dans des conditions
hygrométriques contrôlées (flue-curing). Un tel traitement produit une fumée
de tabac acide (pH 5-6). Les tabac bruns, utilisés dans les cigarettes
européennes ou pour les tabac à pipe ou à cigare, sont séchés au soleil ou à
l'air libre (air-curing) après avoir subi une fermentation, dont le rôle est
de baisser le contenu en alcaloïdes, naturellement plus élevé dans les tabacs
bruns que dans les tabacs blonds. Ce traitement rend la fumée plus alcaline
(pH 6-7 pour les cigarettes, pH 8 pour le tabac à pipe ou à cigare).
La nicotine est une amine tertiaire
composée d'un cycle pyridinique et d'un cycle pyrrolidinique. Le
stéréoisomère naturel est la l-nicotine, qui est pharmacologiquement de 5 à
100 fois plus actif (suivant le type d'activité spécifique) que le d-isomère
(53). Ce dernier est présent en faible quantité dans la fumée de tabac
(jusqu'à 10% du contenu en nicotine de la fumée), mais est absent du tabac
lui-même, indiquant qu'une racémisation partielle se produit lors de la
combustion.
La nicotine est une base faible,
volatile et sans couleur (pKa= 7.9), qui acquière une couleur
brune et une odeur caractéristique de tabac au contact de l'air. Dans les
conditions de pression atmosphérique normales, le point de fusion de la
nicotine est à 246°C, elle se volatilise donc dans le cône de combustion de
tabac (800°C). La nicotine de la fumée inhalée est en suspension dans des
gouttes de goudrons (0.3-0.5 µm) et fait ainsi parti de ce que l'on nomme la
phase particulaire de la fumée de tabac. Après un certain temps, comme dans
le cas de la fumée libérée dans l'environnement, la nicotine quitte la phase
particulaire et devient un constituant de la phase gazeuse (34). La nicotine
sous forme de base libre est absorbée très facilement à travers les membranes
à cause de sa lipophilie.
En dehors de la
nicotine il y a de nombreux alcaloïdes du tabac présentant une parenté
structurelle avec elle, qui pourraient avoir une importance pharmacologique
non négligeable. Ces alcaloïdes mineurs représentent 8 à 12% du contenu total
en alcaloïdes. Le tabac commercialisé est principalement produit à partir de Nicotiana tabacum. Dans certaines
variétés de tabac, les concentrations de nornicotine (N. tomentosa) ou d'anabasine (N.
glauca) sont plus élevées que les concentrations de nicotine (121). La
nornicotine et l'anabasine ont des propriétés pharmacologiques
qualitativement similaires à celles de la nicotine (20). De plus, certains de
ces alcaloïdes mineurs pourraient influencer les effets de la nicotine (104).
Il n'y a pas eu encore d'études sur les effets pharmacologiques des
alcaloïdes mineurs du tabac chez l'Homme.
Les
récepteurs nicotiniques.
La forme active de la nicotine est un
ion positif dont la charge se situe sur l'azote du cycle pyrrolidinique.
Cette forme active ressemble à l'acétylcholine quant à l'espace séparant les
charges positives et négatives (26). L'acétylcholine est une molécule
flexible qui peut à la fois se lier aux récepteurs nicotinique et
muscarinique. La molécule de nicotine est moins flexible et ne peut se lier
au récepteur muscarinique. La nicotine et la muscarine sont donc des
agonistes spécifiques d'un seul type de récepteurs cholinergiques, d'où les
nom de récepteurs nicotiniques ou muscariniques qui caractérisent les deux
sous-classes de récepteurs cholinergiques.
Facilement absorbée et distribuée dans
l'ensemble du corps, la nicotine agit sur pratiquement tous les systèmes
physiologiques. La nicotine se lie stéréospécifiquement au récepteurs
cholinergiques nicotiniques au niveau des ganglions du système autonome, de
la médullo-surrénale, de la jonction neuromusculaire, et du cerveau. Le
récepteur icotinique est un ionophore
chémosensible composé de 5 sous-unités protéiques. Le récepteur nicotinique de
la jonction neuromusculaire est l'un des récepteurs les mieux connu (73,89).
Il est constitué de 4 types de sous-unités (a (2), b, g, d). Le récepteur central, de meiux en mieux connu, est
constitué seulement de sous-unités a et b. Lorsque l'acétylcholine ou la nicotine se lient au
récepteur (sur les sous-unités a), celui-ci
change de conformation, ce qui ouvre le canal ionique, laissant entrer le
sodium à l'intérieur de la cellule (dépolarisation). Le courant sodium
produit ensuite l'ouverture de canaux calciques.
Au niveau cérébral,
deux types principaux de récepteurs semblent coexister. L'une des populations
présente une haute affinité pour l'acétylcholine et la nicotine et peut être
mis en évidence par l'3H-nicotine ou l'3H-acetylcholine
(23). L'autre population présente une faible affinité pour ces agonistes et
peut être marqué par l'125I-a-Bungarotoxine.
Ces deux types de récepteurs pourraient médier des effets différents. Les
doses de nicotine obtenues par les fumeurs produisent essentiellement des
effets centraux.
Effets
physiologiques de la nicotine.
Fumer semble produire à la fois des
effets stimulants et calmants. La nicotine agit à la fois sur les systèmes
sympathique et parasympathique. Ses effets sont classiquement considérés
comme dose-dépendants et biphasiques, de faibles doses produisant une
stimulation, de larges doses produisant une inhibition après une brève
stimulation. Les effets aigus et chroniques de la nicotine peuvent être
différent suivant les systèmes considérés, comme nous allons le voir dans la
suite de cette revue.
Système
nerveux central. La nicotine passe
très facilement la barrière hémato-encéphalique (44,84). La nicotine est
absorbée par diffusion passive et par transport actif par le plexus choroïde
(103). Elle est alors distribuée
dans l'ensemble du cerveau avec des concentrations plus élevées dans
l'hypothalamus, l'hippocampe, le thalamus, le mésencéphale, le tronc
cérébral, et certaines aires corticales (22,74). La nicotine se lie aussi aux
neurones dopaminergiques mésolimbiques et de la voie nigro-striée (21). Les
techniques d'autoradiographie et de mesure d'absorption du 2-désoxyglucose
montrent que l'activité métabolique est augmentée dans les régions
correspondant à la présence de récepteurs de haute affinité (75). En plus de
son action sur les récepteurs cholinergiques nicotiniques postsynaptiques,
la nicotine module aussi la libération de nombreux neurotransmetteurs et
hormones. La stimulation de récepteurs pré-synaptiques conduit à la
libération d'acétylcholine, de noradrénaline, de dopamine, de sérotonine, de
vasopressine, d'hormone de croissance, et d'ACTH (7,18). La plupart des
effets centraux de la nicotine sont obtenus par stimulation directe au niveau
cérébral. Cependant, l'activation de voies afférentes par des chémorécepteurs
carotidiens ou pulmonaires pourrait aussi contribuer à ces effets (24,39).
Systèmes
endocrines. La consommation rapide de 2 cigarettes à
haute teneur en nicotine (situation expérimentale), accroît les taux sanguins
de catécholamines, de prolactine, d'ACTH, de ß-endorphine, d'hormone de
croissance, de vasopressine et de neurophysine I (99). Dans des études
utilisant des sujets fumant de façon normale, les taux sanguins de vasopressine,
de ß-endorphine, et de cortisol augmentent plus modestement (122).
Cependant, dans une étude mesurant la cortisolémie au cours de la journée,
aucune différence n'a été trouvée en fonction de la consommation ou de la
non-consommation de tabac (13). Il est probable que des situations
expérimentales telles que la consommation rapide produisent des nicotinémies
très élevées induisant des réponses endocrines très différentes de celles
dues à une consommation normale. Le développement d'une tolérance aiguë (voir
plus loin) aux effets de la nicotine pourrait aussi être responsable de cette
différence suivant que l'on observe les effets d'une cigarette isolée ou ceux
d'une consommation répétée au cours de la journée.
La consommation de cigarettes a des
effets antioestrogéniques chez la femme, conduisant à une ménopause précoce
(78) et un risque accru pour l'ostéoporose (28). Chez des femmes ménopausées
recevant un traitement hormonal, le taux d'oestrogènes circulant est moins
élevé chez celles qui fument que chez celles qui ne fument pas. Il semble que
fumer augmente le métabolisme hépatique (hydroxylation) de l'oestradiol (56).
La nicotine, la cotinine (métabolite primaire de la nicotine) et l'anabasine
(autre alcaloïde du tabac) pourraient aussi être responsables d'une
diminution de la conversion de la testostérone en oestrogène en inhibant une
aromatase (enzyme) dans les cellules granulaires ou les trophoblastes (8,9).
Système
cardio-vasculaire. De faibles
doses de nicotine, équivalentes à celles obtenues par la consommation d'une
cigarette, produisent des effets sympathomimetiques dose-dépendants sur le
système cardio-vasculaire (25). Ces effets semblent être médiés par le SNC,
soit après activation de voies afférentes en provenance de chémorécepteurs,
soit par effet direct sur le tronc cérébral (24,105). Chez le sujet sain, la
nicotine produit une accélération cardiaque, une augmentation de la pression
artérielle, du volume d'éjection, et des débits cardiaque et coronaire (82).
Simultanément, des modifications périphériques sont observées telles qu'une
vasoconstriction cutanée (associée avec une diminution de température de la
peau), une vénoconstriction systémique, et une augmentation du flux sanguin
musculaire. L'augmentation des taux circulant de noradrénaline et
d'adrénaline reflètent respectivement la stimulation des voies adrénergiques
et de la médullo-surrénale. La libération de vasopressine est peut-être
responsable d'une part de la vasoconstriction car un pré-traitement avec un
antagoniste de la vasopressine diminue la vasoconstriction cutanée induite
par la nicotine (110). On observe aussi une augmentation des concentrations
circulantes en acides gras libres, en glycérol et en lactate. Un
pré-traitement par des alpha- et bêta-bloquants supprime les effets
cardio-vasculaires et métaboliques de la nicotine, indiquant que ces effets
sont médiés par l'activation du système nerveux sympathique (25). A plus
fortes doses, la nicotine peut agir directement sur le système nerveux
périphérique, stimulant les ganglions sympathiques et libérant des
catécholamines surrénaliennes. Avec des doses extrêmes, telles qu'observées
au cours d'un empoisonnement accidentel, la nicotine provoque hypotension et
bradycardie soit par blocage ganglionnaire, par stimulation afférente vagale,
et/ou un effet inhibiteur dû à une action directe sur le cerveau (50,92).
Système
moteur squelettique. La
nicotine semble avoir un effet myorelaxant sur le muscle squelettique par
stimulation des cellules de Renshaw. Ces interneurones inhibiteurs réduisent
le réflexe patellaire en inhibant l'activité motrice des cellules de la racine
ventrale de la moelle épinière (30). La nicotine peut aussi stimuler les
nerfs pulmonaires afférents, inhibant ainsi les motoneurones alpha qui
agissent sur les muscles squelettiques (39). Mais la nicotine semble aussi
pouvoir accroître la tension de certains muscles comme le trapezius (35).
Système
respiratoire. De faibles doses
de nicotine stimulent la respiration en agissant sur les chémorécepteurs des
corpuscules carotidiens et aortiques. Cependant, de fortes doses de nicotine
peuvent provoquer une défaillance respiratoire.
Système
gastro-intestinal. La
nicotine produit des effets divers et parfois opposés sur le système nerveux
entérique qui utilise plusieurs neurotransmetteurs. De façon générale, la
nicotine relâche le muscle gastrique et ralentit la vidange gastrique, inhibe
les sécrétions acides gastriques et les sécrétions tampon (bicarbonate)
pancréatiques, et fragilise certains mécanismes de défense de la muqueuse
gastrique. Cependant, il semble que l'administration chronique de nicotine
puisse stimuler les sécrétions acides (123).
Effets
métaboliques. Le poids corporel
des fumeurs est systématiquement plus faible (3-5 Kg) que celui des
non-fumeurs (109). Quand un fumeur s'arrête de fumer, il a tendance à prendre
en moyenne les quelques kilogrammes qui le séparent du poids corporel d'un
non-fumeur. Des changements de la
dépense ou de la consommation énergétiques (par exemple, changements de prise
alimentaire spécifique), semblent contribuer à la prise de poids consécutive
à l'arrêt du tabac (42). Les fumeurs ont cependant un métabolisme glucidique
normal. L'augmentation de la dépense énergétique pourrait provenir d'un effet
de la nicotine sur le métabolisme des lipides (58).
PHARMACOLOGIE CLINIQUE DE LA NICOTINE.
Pharmacocinétique et métabolisme de la
nicotine.
Absorption.
L'absorption
de la nicotine à travers les membranes cellulaires est dépendante du pH. En
milieu acide, la nicotine est sous forme ionisée et ne passe pas facilement
les membranes. A pH physiologique (pH=7,4), environ 31% de la nicotine est
sous forme non-ionisée et traverse très facilement et rapidement les membranes.
La façon dont le tabac est traité après
récolte et utilisé peut produire des différences considérables quant à la
rapidité et l'importance de l'absorption de la nicotine. Les utilisations
rituelles (magico-religieuses) telles que la chique, le léchage, l'absorption
par la boisson, ou l'administration rectale de dérivés du tabac, reposent sur
une absorption gastro-intestinale de la nicotine. La nicotine est rapidement
absorbée à travers les muqueuses à cause de la finesse de leur épithélium et
de leur abondante irrigation sanguine. La nicotine déglutie est absorbée au
niveau de l'intestin grêle. Après absorption par le système porte, la
nicotine subit le métabolisme hépatique présystèmique, de sorte que sa
biodisponibilité est relativement faible (30-40%). Ainsi, les voies buccale
(muqueuse) et rectale sont des voies plus efficaces d'administration car
elles évitent l'effet de premier passage hépatique.
Le pH de la fumée de tabac blond
(flue-cured), trouvé dans la majorité des cigarettes consommées actuellement,
est acide. Contrastant avec d'autres produits tabagiers comme le tabac à
chiquer, à priser, à pipe ou à cigare, cette fumée ne permet qu'une faible
absorption buccale, même si elle est retenue plus longtemps dans la bouche.
L'inhalation est donc nécessaire pour permettre à la nicotine d'être
absorbée par l'énorme surface de l'épithélium alvéolaire. Dans les poumons,
la nicotine est rapidement absorbée par la circulation systémique. Cette
absorption est facilitée car le flux sanguin des capillaires pulmonaires est
élevé, représentant le passage de la totalité du volume sanguin chaque
minute. La nicotinémie augmente rapidement lors de la consommation d'une
cigarette, et atteint un pic plasmatique à la fin de celle-ci. Ainsi, la
nicotine absorbée par la fumée de tabac se distribue rapidement dans divers
organes, dont le cerveau.
La cinétique d'absorption de la
nicotine peut être examinée en détail en utilisant les données
pharmacocinétiques et la technique mathématique de la déconvolution (16).
Cette procédure implique une administration intraveineuse de nicotine pour
déterminer sa cinétique d'élimination puis la mesure de la nicotinémie après
absorption de nicotine par la fumée de cigarette ou par un autre mode
d'administration. En utilisant les concentrations plasmatiques après
n'importe quel mode d'administration et la fonction représentant la courbe
d'élimination calculée après la dose intraveineuse, cette technique permet
d'estimer la vitesse d'absorption de la nicotine à tout instant. Cette
méthode montre que la nicotine est absorbée très rapidement à partir de la
fumée de cigarette, et que cette absorption est terminée à la fin de la
consommation de celle-ci. Au contraire, l'absorption à partir de produits non
fumés (chique, prise, gomme à la nicotine) subit un certain délai et atteint
un pic environ 30 minutes après le début de l'administration. L'absorption
continue pendant encore plus de 30 minutes après que le produit ait été
retiré de la bouche. Cette dernière phase reflète probablement l'absorption
retardée de la nicotine déglutie (absorption intestinale). Les donnée
individuelles de cette étude montrent que l'absorption de la nicotine varie considérablement
parmi les gens, à la fois en ce qui concerne la vitesse et l'importance de
l'absorption.
Le comportement tabagique est complexe,
et les fumeurs peuvent contrôler très précisément la dose qu'ils
s'administrent bouffée par bouffée. Cette dose de nicotine est dépendante de
l'intensité, la durée et le nombre des bouffées, de la profondeur de
l'inhalation, et du degré de dilution de la fumée avec l'air inspiré. A cause
de la complexité de ce procédé d'administration, il est impossible de prédire
la dose de nicotine absorbée à partir du contenu en nicotine du tabac. Dans
une étude, la dispersion de la dose absorbée par des sujets expérimentaux a
été de 0.4 à 1.6 mg par cigarette, et n'était pas corrélé au taux de nicotine
des cigarettes fumées (11).
Le même phénomène est
observé avec le tabac mâché ou la gomme à la nicotine utilisée dans l'aide au
sevrage tabagique. L'intensité avec laquelle le produit est mâché, la
quantité de nicotine déglutie, et des paramètres locaux d'absorption
(muqueuse buccale) peuvent influencer l'absorption. Une variation de 1 à 3 a
été observée dans une étude dans laquelle des mâcheurs de gomme utilisaient
10 gommes par jour, mâchées chacune pendant 30 minutes (12). Cependant,
puisque l'absorption de nicotine par la gomme est lente et persiste longtemps
après l'arrêt, l'ajustement des doses ne peut être aussi précis qu'avec la
fumée de cigarettes.
Distribution. Fumer est un
mode unique d'administration car l'entrée dans la circulation se fait
directement par le système veineux pulmonaire plutôt que par la circulation
systémique ou portale. Basé sur les données physiologiques la nicotine
atteint le cerveau en 9 à 19 secondes (10), plus rapidement qu'après une
injection intraveineuse. La nicotine est ensuite amplement et rapidement
distribuée dans l'ensemble du corps avec un volume de distribution à
l'équilibre de l'ordre de 180 litres (2.6 L/Kg).
Une simulation des concentrations en
nicotine dans différents organes après absorption pulmonaire a été réalisée à
partir de données obtenues chez le Lapin (14). Les concentrations artérielles
et cérébrales augmentent très rapidement après l'exposition pulmonaire puis
déclinent sur une période de 20 à 30 minutes alors que la nicotine se
redistribue dans d'autres tissus, en particulier les muscles squelettiques.
Dans les toutes premières minutes, la concentration est beaucoup plus élevée
dans le sang artériel que dans le sang veineux. Cette différence a été
observée à la fois chez le Lapin, après injection intraveineuse rapide (91), et
chez l'Homme, après consommation de cigarette (46). Par la suite, les
concentrations veineuses décroissent plus lentement, reflétant la
redistribution à partir des tissus corporels et la vitesse d'élimination. Le
rapport des concentrations cérébrale/veineuse est le plus élevé à la fin de
la période d'exposition, puis décroît progressivement dès que la phase
d'élimination entre en jeu. L'importance de ce déséquilibre entre ces
concentrations est discuté parallèlement aux effets pharmacologiques dans le
paragraphe sur la pharmacodynamie.
Au contraire de
l'inhalation, l'absorption par la voie orale produit une augmentation
graduelle de la concentration cérébrale avec des rapports de concentrations
cérébrale/veineuse et artérielle/veineuse plus faibles.
Elimination. La nicotine
est métabolisée principalement dans le foie, mais aussi un peu au niveau des
poumons et des reins (106). L'excrétion rénale de nicotine non transformée
dépend du pH et du flux urinaires, et représente habituellement 5 à 10% de
l'élimination totale. La demi-vie d'élimination de la nicotine est d'environ
2 heures, mais présente une grande variabilité interindividuelle (15).
Les métabolites
primaires de la nicotine sont la cotinine et le N'-oxyde de nicotine. La
cotinine est le produit d'une oxydation hépatique par des cytochromes P-450
(14). Elle est ensuite elle-même métabolisée, sauf pour environ 17% qui sont
excrétés inchangés dans l'urine. La trans-3'-hydroxycotinine est le
métabolite majeur de la cotinine. Le N-oxyde de cotinine et la 5'-hydroxycotinine
ont aussi été identifiés dans l'urine humaine (42,100). La demi-vie de la
cotinine étant plus longue (environ 16 heures), elle est souvent utilisée
comme marqueur biologique de la consommation de nicotine, en particulier pour
vérifier l'abstinence tabagique d'un fumeur en sevrage. La
trans-3'-hydroxycotinine, dont la concentration urinaire est 2 à 3 fois plus
élevée que celle de la cotinine, pourrait aussi être un marqueur de choix
lorsqu'une méthode d'analyse de routine sera disponible (51). Cependant,
comme l'utilisation de nicotine est de plus en plus fréquente dans le
traitement du sevrage tabagique (gomme ou timbre), les marqueurs de la
nicotine ne sont plus d'une grande utilité pour attester de l'abstinence
tabagique. La mise au point d'un dosage de routine pour des alcaloïdes
mineurs tels que l'anabasine ou l'anatabine, qui sont présents dans le tabac
mais pas dans les préparations pharmaceutiques de nicotine, devraient
grandement améliorer cette situation.
Exposition
quotidienne à la nicotine pendant l'usage du tabac. La connaissance de la
demi-vie d'élimination d'une substance pharmacologique est utile pour prédire
la quantité accumulée dans l'organisme au cours d'une administration répété
et le profile de son élimination lors de l'arrêt de l'administration. Avec
une demi-vie d'élimination de l'ordre de 2 heures, la nicotinémie augmente
régulièrement sur une période de consommation de 6 à 8 heures (3 à 4
demi-vies) et persiste à un niveau significatif pendant environ la même durée
après l'arrêt. Ainsi, la consommation de cigarette expose le fumeur à des
concentrations pharmacologiquement actives 24h/24. Cependant, comme nous le
verrons dans le paragraphe sur la pharmacodynamie, une tolérance s'installe
graduellement au cours de la journée envers de nombreuses actions de la
nicotine. L'abstinence nocturne permet d'éliminer une très grande partie de
la nicotine accumulée et une resensibilisation envers ses effets.
Pharmacodynamie de la nicotine.
La pharmacodynamie est
l'étude de la relation entre la concentration d'une substance dans
l'organisme et ses effets. Ce paragraphe illustrera l'aide que peut apporter
la pharmacodynamie de la nicotine pour une meilleure compréhension de
certaines conséquences de la consommation tabagique. Deux points sont
particulièrement importants: la relation dose-réponse complexe de la nicotine
et le développement d'une tolérance envers ses effets après répétition des
doses.
Relation
dose-réponse. La nicotine est connue pour avoir une relation
dose-réponse complexe. Sur des préparations expérimentales de faibles doses
de nicotine provoquent une stimulation ganglionnaire, alors que de fortes
doses produisent un blocage ganglionnaire après une brève stimulation (24).
Cette réponse biphasique est observée aussi in vivo, bien que les mécanismes soient beaucoup plus complexes
(voir les effets cardio-vasculaires ci-dessus). Cependant, la comparaison
des effets aigus de la nicotine avec ceux dus à l'usage chronique du tabac
doivent être fait avec précautions. Avant d'extrapoler les données
pharmacologiques de l'animal à l'homme, les concentrations sanguines doivent
être mesurées afin de s'assurer que les effets sont étudiés dans des limites
de la courbe dose-réponse observable chez les fumeurs.
Tolérance
envers la nicotine. La tolérance est habituellement définie comme
une diminution des effets d'une substance pharmacologique après répétition
des doses, ou en d'autres termes, par le besoin d'augmenter les doses pour
obtenir un effet identique à celui de la première dose. La tolérance
pharmacodynamique peut être définie plus avant comme une diminution de
l'effet observé pour une concentration donnée au niveau du site récepteur de
cette substance (souvent approximée par la concentration sanguine). La
tolérance pharmacocinétique implique une induction enzymatique (métabolique)
qui résulte en une diminution de l'effet pharmacologique après répétition des
doses. Ce second type de tolérance n'apparaît pas comme un mécanisme
significativement impliqué dans le développement de la tolérance envers la
nicotine. Si une tolérance se développe après seulement une ou deux doses,
elle est définie comme tolérance aiguë. Si elle se développe plus lentement,
après un usage prolongé, la tolérance est dite chronique. On a parfois
tendance à appeler tolérance les différences individuelles de sensibilité
envers une substance, il faut plutôt parler dans ce cas de "sensibilité
aiguë".
Bien que les études sur la tolérance
aiguë envers la nicotine aient débuté avec les travaux de Langley et ses collaborateurs
il y a environ un siècle, peu de choses ont été mises en évidence jusqu'à
très récemment sur les relations entre les effets de la nicotine et sa
concentration sanguine. Les effets de la nicotine donnée en injection
prolongée par voie veineuse (15), ou de manière à simuler la consommation de
cigarettes par des séries d'injections données sous forme de bolus toutes les
30 minutes pendant 3 heures (95), ont montré le même type de réponse qu'après
la consommation de cigarettes. L'accélération cardiaque et l'accroissement de
la pression artérielle apparaissent rapidement après le début de
l'administration, mais n'augmentent ensuite que modérément lorsque la
nicotinémie continue de croître. Ces données indiquent un développement très
rapide d'une tolérance aiguë aux effets cardio-vasculaires, mais il s'agit
d'une tolérance incomplète car ces réponses restent supérieures à leur niveau
de base d'avant l'injection. Au contraire, la température cutanée, reflétant
l'effet vasoconstricteur de la nicotine, suit de façon inversement
proportionnelle l'augmentation et la diminution de la nicotinémie, ne
montrant par là aucun signe de tolérance.
Cependant, comme mentionné plus haut
dans la discussion sur la cinétique de distribution de la nicotine, la
concentration veineuse peut ne pas refléter directement la concentration au
niveau du site d'action. Afin d'examiner l'importance de cette cinétique de
distribution dans le développement apparent d'une tolérance aiguë envers la
nicotine, Porchet et collaborateurs (91) ont comparé les effets d'une
pré-injection lente ou rapide (2 mn) suivie d'une injection prolongée (30
mn). Les nicotinémie mesurées, similaires dans les deux situations, ne
permettaient pas d'expliquer l'effet sur l'accélération cardiaque plus
intense observé dans la condition de pré-injection rapide comparée à la
pré-injection lente. Les concentrations cérébrales ont alors été simulées à
partir d'un modèle incorporant les cinétiques de distribution dans le sang
artériel et dans le cerveau obtenues chez l'animal. Alors qu'une analyse pharmacodynamique
des effets basée sur les données veineuses, sous-estimant les concentrations
cérébrales, indiquait une tolérance aiguë, une analyse basée sur les
concentrations cérébrales estimées ne montrait aucune tolérance. En d'autres
termes, la concentration cérébrale de nicotine reflète plus exactement la
réponse cardiaque que ne le fait la concentration veineuse.
Plus tardivement par contre, un pic de
nicotinémie observé vers 30 minutes n'était pas accompagné d'un effet sur la
fréquence cardiaque. Ceci ne pouvait alors pas être interprété comme l'effet
d'une tolérance due à une cinétique de distribution mais bien comme une
réelle tolérance. Pour définir le décours temporel de l'apparition et la
disparition de cette tolérance, une nouvelle étude fût conduite où les sujets
reçurent des paires d'injections prolongées séparées par des temps variables
(90). Malgré une nicotinémie plus élevée après la seconde injection qu'après
la première (accumulation des doses), les effets cardiaque et subjectif
étaient moindres lorsque les injections étaient séparées de 60 ou 120
minutes. Si 210 minutes séparaient les deux injections, les réponses de base
étaient totalement restaurées. Le modèle pharmacocinétique-pharmacodynamique
développé à partir de ces données indique une demi-vie de développement et
de régression de la tolérance d'environ 35 minutes. Ainsi, après 1,5 à 2
heures (3 demi-vies) d'exposition à une concentration d'équilibre
(steady-state), la tolérance est presque entièrement développée. Ce modèle
suggère aussi que la tolérance n'est pas totale, et que 20 à 25% de l'effet
pharmacologique attendu pour une telle nicotinémie dans un état de
non-tolérance, persiste.
Les études
pharmacodynamiques suggèrent que les effets de la nicotine perdurent tout au
long du cycle quotidien de consommation tabagique malgré le développement
d'une certaine tolérance aiguë. L'intervalle séparant deux cigarettes est
probablement influencé en partie par les fluctuations de cette tolérance au
cours de la journée. La première cigarette de la journée produit un effet
pharmacologique substantiel, mais dans le même temps la tolérance commence à
croître. Le temps s'écoulant jusqu'à la cigarette suivante pourrait être
déterminé par le temps nécessaire à une certaine régression de la tolérance,
mais avant que ne se développe de trop sévères symptômes de sevrage. Avec
l'accumulation des cigarettes fumées, la nicotine s'accumule dans
l'organisme, provoquant une tolérance plus importante, et lorsque la nicotinémie
décroît, des symptômes de sevrages plus intenses. Des concentrations
cérébrales transitoirement élevées après chaque cigarette pourraient
permettre de dépasser partiellement la tolérance, mais leurs effets
renforçateurs auraient tendance à s'estomper au cours de la journée. Avec une
demi-vie de 2 heures, la nicotine est pratiquement éliminée en totalité après
une nuit d'abstinence, permettant ainsi la resensibilisation envers les
effets de la nicotine (10). Une resensibilisation totale peut cependant, nécessiter
plusieurs jours d'abstinence (71). La tolérance chronique envers la nicotine,
mal connue, nécessiterait une étude plus approfondie chez l'Homme.
PSYCHOPHARMACOLOGIE DE LA NICOTINE.
Les effets de la nicotine sur le
système nerveux central sont particulièrement intéressants par le fait qu'ils
sont probablement renforçateurs du comportement tabagique. La dépendance au
tabac pourrait être maintenue par une association d'effets positifs sur les
fonctions cognitives (111,116), et d'un évitement des effets négatifs du
sevrage (46). Les fumeurs ont différentes motivations pour fumer, mais la
plupart d'entre eux prétendent que cela produit à la fois une stimulation
intellectuelle, particulièrement avec les premières cigarettes de la journée,
et un effet relaxant, particulièrement dans les situations stressantes
(77,97).
Les effets positifs de la nicotine sur
la cognition ont souvent été expliqués en fonction de la courbe classique de
vigilance en "U inversé". Sur cette courbe, les extrêmes (hypo- et
hypervigilance) sont associés à une faible performance, alors qu'un niveau
"optimal" entre ces extrêmes permet une bonne performance. Des
effets différentiels peuvent être observés en fonction de la difficulté de la
tâche. Les études sur les performances humaines ont montré que la performance
dans des tâches simples est améliorée par un haut niveau d'éveil (arousal),
mais que la performance dans des tâches complexes est altérée par un haut
niveau d'éveil. Le niveau d'éveil semble résulter d'un équilibre dynamique
entre deux systèmes (96). Le système réticulé activateur ascendant active de
façon tonique le cortex, et le système limbique focalise l'attention sur les
stimulations pertinentes. Une efficacité comportementale maximale, quelles
que soient les circonstances, nécessite un équilibre optimal de l'activité de
ces deux systèmes. De plus, il semble que l'obtention d'un niveau optimal
d'éveil soit renforçateur comme peuvent l'être d'autres comportements de
recherche (5). Les "drogues" (sens anglo-saxon englobant les
médicaments) ou les comportements qui facilitent l'obtention d'un niveau
d'éveil optimal pourraient donc stimuler les systèmes de récompense. Il
semble que la nicotine soit capable de moduler ainsi le niveau d'éveil, et
que fumer puisse être vu comme un moyen efficace de faire varier son niveau
d'éveil de façon à obtenir un fonctionnement mental optimal et comme une
possibilité de faire face aux besoins changeants de la vie quotidienne.
Malgré les critiques portant sur
l'interprétation de la notion d'éveil dans le domaine de la vigilance,
certains chercheurs suggèrent que les variations d'éveil cortical induites
par la nicotine sont à l'origine des effets bénéfiques de la consommation de
cigarettes dans des tâches d'attention soutenue. Cependant, la pertinence de
cette interprétation a récemment été remise en question en soulignant qu'il
était difficile de concevoir que les effets du tabac, ou de la nicotine, sur
la performance ne puissent être expliquer qu'avec un concept aussi simple que
l'éveil cortical ou la vigilance (19,60,108). On ne peut pas expliquer ces
effets de la nicotine comme l'activation d'un processus unique, car les
signes électroencéphalographiques d'activations ne sont qu'un indice de
l'éveil cortical. De plus, les études cognitives utilisant l'EEG conduisent
souvent leurs investigateurs vers des hypothèses qui nécessiteraient d'être
testées dans le cadre de tâches cognitives. Il est cependant souvent
difficile de traduire des concepts physiologiques en hypothèses cognitives
testables.
Il reste une question en suspens
concernant les effets de la nicotine sur les performances qui est cruciale
pour comprendre pourquoi les gens fument. C'est de savoir si l'amélioration
du fonctionnement mental observé après consommation de cigarette est principalement
dû au soulagement de la détérioration de performance causée par le sevrage ou
à une facilitation directe des performances (107). Le sevrage de nicotine
provoque des changements pénibles de l'humeur et du comportement, qui peuvent
décourager les fumeurs de tenter un sevrage ou provoquer une rechute chez un
fumeurs abstinent (37,49). Nombre d'études ont monté que la nicotine améliore
les performances dans un large éventail de tâches testant l'attention
sélective ou soutenue, la distraction, l'apprentissage et la mémoire, et le
contrôle moteur (voir le Surgeon General's Report de 1988, 107).
Malheureusement, l'utilité des résultats de ces études est limitée par des
problèmes méthodologiques. La plupart de ces études ont en effet comparé des
fumeurs en libre consommation à des fumeurs abstinents, peu d'études ont
inclus des non-fumeurs comme groupe contrôle. Qu'un fumeur qui fume soit plus
performant qu'un fumeur abstinent, ne permet pas de savoir si fumer améliore
les performances au-delà d'une ligne de base, si fumer soulage les effets
délétères du sevrage sur la performance, ou si les deux coexistent. De plus,
alors que le rôle de la nicotine est toujours mis en avant, il a rarement
fait l'objet d'une investigation directe. La plupart des études de
laboratoire ont manipulé expérimentalement le type (tenant compte des taux de
nicotine et de goudrons déterminés par une machine à fumer), ou le nombre de
cigarettes fumées, mesures qui ne prennent pas en compte la très grande
variabilité interindividuelle du comportement tabagique et de l'absorption de
nicotine. Dans la plupart des études cherchant à évaluer les effets de la
consommation de cigarettes sur la performance, ni la quantité de nicotine
effectivement absorbée, ni la nicotinémie (reflétant cette dernière) ne sont
mesurées ou contrôlées. Souvent même, la consommation récente des sujets,
reflétant la durée d'abstinence, n'est pas standardisée ni/ou indépendamment
contrôlée.
La Psychologie
cognitive a montré que la performance, quelle que soit la tâche, peut être
décomposée en un certain nombre d'étapes sous-jacentes de traitements
spécialisés. Même en assumant que les effets de la nicotine soient directs,
on ne peut pas savoir si l'amélioration de la performance par la nicotine est
due à des changements intervenant sur des étapes spécifiques du traitement de
l'information, ou à un effet plus global sur l'ensemble des processus
mentaux.
Traitement de l'information.
Etudes
électroencéphalographiques.
L'électroencéphalogramme (EEG) est un signal complexe composé de
différentes ondes. L'analyse de puissance spectrale est souvent utilisée chez
l'Homme pour quantifier l'EEG en fonction de la distribution et de
l'amplitude des ondes cérébrales de différentes fréquences. Trois rythmes
principaux sont modifiés par la nicotine: les rythmes alpha (8-13 Hz), bêta
(13-20 Hz), et thêta (4-7 Hz). La nicotine produit une activation corticale
avec désynchronisation de l'EEG, habituellement associée à l'éveil (61,63).
La nicotine diminue la puissance (amplitude) des rythmes alpha et thêta, et
augmente la fréquence des rythmes alpha et bêta. Ces effets ressemblent à
ceux produits par une stimulation électrique du système réticulé activateur
ascendant mésencéphalique (48). Une libération d'acétylcholine induite par la
nicotine pourrait être responsable de la désynchronisation de l'EEG observée
(4). Bien que les fumeurs prétendent fumer à la fois pour se stimuler que
pour se relaxer (77,97), il n'y a jamais eu de mise en évidence d'un effet
sédatif sur l'EEG dans les conditions normales. Cependant, dans la plupart
des études sur l'EEG, l'enregistrement s'est fait dans des conditions d'éveil
faible (yeux fermés), conduisant à la conclusion que fumer augmente, plutôt
que diminue, l'éveil cortical. Il est hautement probable que dans de telles
conditions réduites d'éveil, n'importe quelle activité mentale ou physique
puisse avoir des effets similaires sur l'EEG (19), mettant en évidence
l'importance du contexte comportemental (sujet impliqué dans une tâche vs
sans tâche). Golding et Mangan ont trouvé que fumer était associé à une
stimulation de l'EEG (indexé par une diminution de l'amplitude alpha) dans
des conditions d'isolation sensorielle, et à une sédation de l'EEG
(augmentation de l'amplitude alpha) dans des conditions de stress, lorsque
les sujets étaient exposés à des salves de bruit blanc (40,41,80). Pickworth,
Herning et Henningfield (86,87) ont trouvé des effets négligeables lorsque
l'EEG était enregistré au cours d'une tâche, par rapport à une condition sans
tâche. De même, dans une expérience étudiant les effets de la consommation de
cigarettes sur la performance dans une tâche de traitement de l'information
rapide sous l'influence d'un son distracteur, Hasenfratz et collaborateurs
(45) ont trouvé que fumer réduit l'effet de désynchronisation de l'EEG induit
par le bruit. Ils concluent que fumer pourrait partiellement permettre
d'éviter le stress, indiquant ainsi un effet tranquillisant pouvant faciliter
les processus attentionels. Ces résultats suggèrent aussi que ces effets
pourrait agir comme une barrière sensorielle dont le rôle serait de bloquer
les stimulations environnementales non pertinentes ou perturbatrices.
Le sevrage de nicotine affecte aussi
l'EEG. L'abstinence de tabac est marquée par l'apparition de signes de
sédation sur l'EEG (diminution des fréquences alpha et bêta, et augmentation
de la puissance du rythme thêta), signes qui disparaissent avec la reprise de
consommation de tabac ou l'apport substitutif de nicotine (86,87). Ces
résultats ont été interprétés comme indiquant que la nicotine facilite à la
fois l'éveil cortical et les processus cognitifs. Cependant, les fumeurs ne
subissent pas habituellement de telles périodes d'abstinence et les effets
associés au comportement tabagique normal sont probablement moins intenses et
plus difficiles à interpréter.
Récemment, Gilbert et
collaborateurs (38) ont trouvé que durant une situation stressante, fumer
affectait plus l'enregistrement de l'EEG de l'hémisphère droit que celui de
l'hémisphère gauche. D'autres évidences suggèrent que l'hémisphère gauche est
plus concerné par les processus cognitifs que par les processus affectifs
(29). Les auteurs avancent alors que la nicotine pourrait avoir des effets
différentiels sur les deux hémisphères afin d'influencer soit les processus
cognitifs, soit les processus affectifs. Une étude de Knott ne confirme pas
d'effets hémisphériques différentiels de la nicotine (59). Il a étudié les
effets de cigarettes à contenu faible, moyen ou élevé en nicotine et
goudrons, par rapport à une condition contrôle (sham smoking) sur l'EEG
quantitatif de repos (enregistré avec 16 électrodes) de fumeurs abstinents.
Knott a trouvé un effet dose-réponse de diminution de la puissance des
rythmes alpha et thêta liée à une distribution postéro-antérieure sur le
scalp. Avec les cigarettes à faible rendement se sont les amplitudes
occipito-pariétales alpha et thêta qui semblent altérées. Cette effet s'étend
aux régions centrales avec les cigarettes à rendement moyen, et au régions
frontales et préfrontales avec les cigarettes à rendement élevé. Knott
interprète ses résultats avec prudence comme supportant l'hypothèse d'un
effet positif de la nicotine sur les fonctions cognitives, en spéculant sur
un effet régional: les tâches les plus complexes nécessitant l'activation,
par de fortes doses de nicotine, des régions hiérarchiquement les plus
importante (le cortex frontal).
Etudes
comportementales. Les fonctions
cognitives humaines ont classiquement été mesurées par des paramètres
comportementaux comme le temps de réaction (TR) et les erreurs commises
(fréquence et type). Les paradigmes fondamentaux utilisés pour étudier les
effets de la nicotine sur l'attention font appel à des tâches de vigilance.
L'attention des sujets est focalisée sur un ou plusieurs stimuli durant de
longues périodes. Les sujets doivent alors détecter, et répondre à, de petits
changements peu fréquents d'un stimulus. Utilisant la théorie de détection du
signal, la performance est exprimée en terme de sensibilité au stimulus (d')
et de critère de réponse (ß). La sensibilité au stimulus repose sur la
proportion de signaux correctement détectés (bonne réponse), et sur le nombre
d'occasions où un signal est détecté alors qu'aucun n'a été présenté (fausse
alarme). Le critère de réponse reflète la stratégie adoptée par le sujet et
vise à maximiser les bonnes réponses et minimiser les fausses alarmes.
Changer son critère de réponse est un moyen de maintenir la sensibilité au
stimulus lorsque la tâche devient plus difficile. Donc, la mesure de la
performance dans des tâches de vigilance nécessite de mesurer à la fois la
sensibilité et le critère de réponse, car des changements de ce dernier
peuvent refléter des changements de stratégie qui ne peuvent être détectés
lorsque l'on ne mesure que la sensibilité au stimulus.
Wesnes et Warburton ont conduit
plusieurs études sur les effets de la nicotine sur les performances humaines
avec de tels paradigmes. Dans leurs travaux initiaux (114), ils ont trouvé
que fumer une cigarette toutes les 20 minutes aidait les fumeurs à maintenir
leur sensibilité au stimulus dans des séances de 80 minutes d'une tâche de
vigilance visuelle dérivée du test de l'horloge de Mackworth (79). Au
contraire, la sensibilité diminuait rapidement chez un groupe de non-fumeurs ou
dans un groupe de fumeurs abstinents. Dans une tâche auditive, ils trouvèrent
que la sensibilité au stimulus était maintenue chez des fumeurs fumant des
cigarettes de tabac, mais pas chez ces mêmes fumeurs lorsqu'ils fumaient des
cigarettes placebo (114). Afin de déterminer si la nicotine était responsable
de ces effets, Wesnes et collaborateurs (118) administrèrent, à des fumeurs
abstinents et des non-fumeurs, de la nicotine par voie orale (comprimés
imprégnés de nicotine maintenus dans la bouche pendant 5 minutes pour
permettre une absorption buccale). Les sujets recevaient 3 comprimés
contenant 0, 1 ou 2 mg de nicotine à 20 minutes d'intervalle. La nicotine
s'opposait à la diminution de la sensibilité au stimulus observée au cours du
temps, à la fois chez les fumeurs et les non-fumeurs. Aucun effet sur les
fausses alarmes n'a été observé, indiquant que la nicotine permet le maintien
de la sensibilité en s'opposant à la diminution du nombre de bonnes réponses
observé dans la condition placebo (0 mg). Dans une étude antérieure sur les
effets de la nicotine sur l'attention, Wesnes et Warburton (114) avaient
trouvé des effets similaires de la nicotine (comprimés à sucer) sur la
performance de fumeurs, mais aucun effet chez des non-fumeurs.
Un autre paradigme couramment utilisé
pour étudier la vigilance, est la tâche de traitement de l'information
visuelle rapide (rapid visual information processing (RVIP) task). Des
séries de chiffres (1 à 8) sont présentés aux sujets à la vitesse de 100 par
minute. Les sujets doivent répondre en appuyant sur un bouton lorsqu'ils
détectent des séquences cibles de 3 chiffres pairs ou de 3 chiffres impairs
consécutifs. La performance est mesurée par le temps de réaction, la
sensibilité au stimulus et les erreurs. Wesnes et Warburton (115) ont trouvé
une amélioration de la performance après cigarettes chez des fumeurs
abstinents, alors que le maintien de l'abstinence ou l'utilisation de
cigarettes placebo produisait une dégradation de la performance. Dans une
autre étude, il ont administré de la nicotine (0.5, 1 et 1.5 mg) ou de la
scopolamine (antagoniste muscarinique) à des sujets non-fumeurs impliqués
dans la tâche RVIP (116). La performance était améliorée avec la dose de 1.5
mg, et la scopolamine s'opposait aux effets de la nicotine. Ces auteurs ont
conclu que l'amélioration des performances humaines par la nicotine était
dépendante d'une stimulation du système cholinergique central. Wesnes et
Revell (113), comparant les effets de la nicotine et de la scopolamine chez
des fumeurs et des non-fumeurs, ont trouvé des résultats similaires.
Utilisant la même tâche, Revell (94) a analysé les effets la consommation de
cigarettes, comparé au "sham smoking", bouffée par bouffée, chez
des fumeurs abstinents depuis environ 12 heures. La performance était
améliorée après consommation de cigarettes réelles, dès la seconde bouffée,
et maintenue pendant toute la durée de l'épreuve. Malheureusement, les effets
n'ont pas été étudiés en fonction de la nicotinémie, ni dans une population
contrôle de non-fumeurs.
Dans une étude sur les
effets cognitifs de la nicotine administrée par la gomme après 12 heures
d'abstinence (101), la nicotine améliorait la performance dans une batterie
de tests cognitifs, cependant une fois de plus, cette étude ne comportait ni
groupe contrôle de non-fumeurs, ni mesure de l'absorption de nicotine. Dans
une autre étude, la même équipe testa les effets du sevrage sur une période
de 10 jours en utilisant la même batterie de tests (102). La dégradation de
la performance apparaît dès la quatrième heure après le début du sevrage,
atteint un maximum entre 24 et 48 heures, puis retourne vers la ligne de
base. Cependant, certains déficits perdurent tout au long des 10 jours
d'abstinence. La reprise de la consommation de cigarettes, à la fin de cette
période, produit une récupération totale de la performance en moins de 24
heures. Les résultats de ces deux études, bien que très intéressants, sont
difficiles à comparer avec ceux d'autres études, car les sujets étaient
caractérisés par les auteurs comme étant des fumeurs plus dépendants et moins
éduqués que ceux d'études comparables. De même, la batterie de tests
cognitifs n'avait jamais été utilisée auparavant avec le tabac ou la
nicotine, et aucune tentative n'a été faite pour essayer de disséquer les
composantes cognitives sous-tendant la performance dans ces tâches
(attention, évaluation du stimulus, choix de la réponse, mémoire...).
Etude
des potentiels évoqués cognitifs. Comme Church (19) le suggère dans sa revue sur les effets du
tabac sur l'EEG, il est important d'étudier ces effets dans des situations
réalistes où les sujets doivent réaliser une tâche. Les paramètres
comportementaux (TR, erreurs, etc.) ou électrophysiologiques (EEG, réponse
électrodermale) sont limités car ils ne représentent que l'aboutissement d'un
grand nombre de processus sous-jacents et de leurs interactions. Nombre
d'investigateurs ont montré que les potentiels évoqués cognitifs
(event-related potentials = ERP), extraits et moyennés à partir d'une fenêtre
temporelle d'EEG liée à l'apparition d'un stimulus ou d'une réponse,
représentent un outil beaucoup plus puissant pour l'analyse des processus
perceptivo-cognitifs (31,32). Les potentiels évoqués cognitifs (ERP)
reflètent des événements neuronaux qui sont liés dans le temps à des
événements transitoires sensoriels, cognitifs et/ou moteurs liés à la
réalisation d'une tâche. Ils donnent une information sur différent aspects
de la cognition, comme l'attention, l'évaluation du stimulus, ou encore la
préparation et l'exécution de la réponse, et peuvent aider à comprendre les
effets de substances pharmacologiques ou de pathologies sur les performances
cognitives.
La variation contingente négative
(VCN), une composante des ERP, est un potentiel négatif qui se développe
entre l'apparition d'un stimulus avertisseur (S1) et celle d'un
stimulus impératif (S2) nécessitant de la part du sujet
d'expérience de donner une réponse, en appuyant sur un bouton par exemple. La
VCN paraît refléter la préparation du cerveau à traiter le second stimulus et
à y répondre. De faibles doses de nicotine augmentent la magnitude (mesurée
par l'aire sous la courbe) de cette onde, alors que de fortes doses semblent
la réduire (6). Les auteurs interprètent leurs résultats en terme de modulation
de l'éveil ou de l'attention, suggérant que les fumeurs auraient la
possibilité de moduler leur niveau d'activation en régulant leur prise de
nicotine, améliorant ainsi leur performance dans toutes sortes de situations.
La latence de l'onde P3 ou P300
des ERP, qui apparaît entre 300 et 600 millisecondes (ms) post-stimulus et
qui est maximale au niveau des électrodes pariétales, varie avec la
manipulation de facteurs affectant le stimulus mais pas la réponse. Ainsi
cette composante des ERP permet de différencier les effets de la nicotine
soit sur le stimulus, soit sur la réponse (76). Herning et Pickworth (47) ont
examiné les effets de la gomme à la nicotine (0, 4 et 8 mg) sur le temps
d'évaluation du stimulus, indexé par la latence de l'onde P3,dans
une tâche auditive de "oddball". Dans cette tâche, les sujets
devaient compter des sons graves rares (20% de sons graves contre 80% de sons
aigus), présentés dans deux conditions de bruit de fond: 40 dB et 60 dB.
L'intensité des sons était de 60 dB. La condition de bruit de fond à 60 dB
produisait une latence plus longue de l'onde P3 que la condition à
40 dB. La nicotine produisait une diminution de cette même latence
proportionnelle à la dose reçue, mais seulement dans la condition de bruit de
fond à 60 dB. Ces résultats suggèrent, comme ceux de Wesnes et Warburton, que
la nicotine pourrait accroître la sensibilité au stimulus lorsque la tâche
devient plus difficile (nous avons observé un effet similaire dans une étude
testant les effets d'une faible dose de nicotine administrée par voie
sous-cutanée chez des non-fumeurs, 72). Utilisant la tâche RVIP (voir
ci-dessus), Edwards et collaborateurs (33) ont examiné l'effet de cigarettes
de faible ou de fort rendement en nicotine après 12 heures d'abstinence. Seule
la cigarette forte montra une diminution de la latence de l'onde P3,
et cet effet fût limité aux 10 premières minutes d'une tâche durant 20
minutes.
Les principales
critiques sur ces études de potentiels évoqués cognitifs portent aussi sur le
manque de groupe contrôle de non-fumeurs et de mesure de nicotinémie. De
plus, ces études utilisent généralement un faible nombre d'électrodes (1 à 4)
souvent limitées à des localisations sagittales, sans constance dans le choix
de l'électrode de référence, et souvent en dehors de toute tâche. Il serait
nécessaire de développer ce genre d'études en utilisant un plus grand nombre
d'électrodes, à la fois chez des fumeurs et des non-fumeurs, et en contrôlant
les doses de nicotine administrées.
Apprentissage
et mémoire.
Les études des effets de la nicotine sur la mémoire rapportent des résultats
contradictoires (3,17,57). Il est donc difficile d'interpréter de telles
données, en particulier à cause d'une grande variabilité dans la durée et le
moment des tests, en relation avec les variations de nicotinémie.
Le rappel immédiat a souvent été trouvé
pire juste après avoir fumé (1). Dans une étude, une amélioration dans ces
conditions a été trouvée, cependant, les fumeurs étaient abstinents avant de
réaliser la tâche, et il n'y a pas eu de groupe contrôle de non-fumeurs
(112). Une étude plus récente a montré un effet sur la mémoire à court terme
dans la tâche de Sternberg (119). Dans cette tâche, on présente pendant 3
secondes aux sujets, une liste courte de 2 ou 5 chiffres, appelée le
"memory set". On leur propose ensuite des séries de 16 chiffres
présentés successivement, et ils doivent indiquer le plus rapidement
possible, si chacun d'entre eux faisait ou on partie du "memory
set". Les sujets ont été testés avant et après une cigarette normale ou
placebo, et avant ou après 24 heures d'abstinence. Les investigateurs ont
comparé des fumeurs réguliers à des fumeurs occasionnels (considérés comme
non-dépendants car ne présentant pas de symptômes de sevrage). L'accès à la
mémoire à court terme était accéléré dans les deux groupes, après que les
sujets aient fumé une cigarette normale, par rapport à la condition avec la
cigarette placebo. Cette effet stimulant ne s'observait que pour le
"memory set" à 5 chiffres, pas pour celui à 2 chiffres. Ces
résultats sont intéressants et nécessiteraient d'être répliqués car l'effet
de la nicotine observé ici suggère que celle-ci agit spécifiquement sur le
"scaning" ou balayage de la mémoire (seulement dans la condition à
5 chiffres). Aucune autre substance n'a montré jusque ici un tel effet. Il
est important de noter aussi qu'aucune différence n'a été observée entre
fumeurs réguliers et occasionnels, et qu'aucun effet de la durée d'abstinence
n'a été observé.
Les études utilisant des tâches de rappel
différé ne montrent pas d'effets concluants de la nicotine ou de la
consommation de cigarettes. Anderson et Hockey (2) ont trouvé des effets
différentiels suivant qu'ils s'adressaient à des fumeurs abstinents à qui
l'on permettait ou non de fumer juste avant de réaliser une tâche de
mémorisation. Lorsque l'on demandait aux sujets de se souvenir de mots dans
l'ordre de leur présentation sur un écran (mémoire explicite), aucune
différence de performance n'était trouvée, que les sujets aient fumé ou non.
Mais lorsqu'on leur demandait de préciser la position des mots sur l'écran
(mémoire implicite car hors consigne) la performance était moindre lorsque
les sujets étaient autorisés à fumer. Cependant, lorsqu'on demandait à ces
sujets de refaire cette tâche avec la consigne de mémoriser les mots, l'ordre
de présentation, et leur position sur l'écran, aucune différence de
performance n'était de nouveau trouvée entre les deux conditions. Les auteurs
concluent que fumer, en augmentant l'éveil, diminue l'attention portée par
les sujets à l'information non pertinente.
Une autre approche de ces études sur
l'apprentissage et la mémoire est de comparer les effets d'une substance
active, suivant que l'administration a lieu avant, ou après la tâche de
mémorisation. Alors qu'une administration post-test n'influence que le
stockage de l'information (consolidation), une administration pré-test peut
influer à la fois sur le traitement de l'information et son stockage. Peeke
et Peeke (85) ont rapporté une séries d'études sur les effets de la
consommation d'une cigarette sur la mémoire verbale et l'attention. Le rappel
de mots d'une liste était testé immédiatement, puis 10 minutes, 45 minutes,
et 24 heures après consommation d'une cigarette. La consommation
pré-apprentissage (comparé à la consommation post-apprentissage ou
l'abstinence) a produit une amélioration du rappel différé mais n'a eu aucun
effet sur le rappel immédiat. Ils ont aussi essayé d'isoler les effets de la
nicotine en comparant des cigarettes à faible ou forte teneur en nicotine et
en classant les sujets en petits et gros fumeurs, mais rien de concluant n'en
est sorti. Basé sur le fait qu'ils n'ont pas trouvé d'effet post-test de la
cigarette, les auteurs suggèrent que la nicotine a un effet non-spécifique sur
l'attention plutôt qu'un effet spécifique sur le stockage de l'information.
Peeke et Peeke émettent l'hypothèse que
les effets de la consommation de cigarette pourraient être état-dépendants
(state-dependent effects). Les expériences sur l'apprentissage état-dépendant
manipulent l'état du sujet (condition d'abstinence ou consommation libre) à
la fois pendant la phase d'acquisition et pendant le rappel. Les effets de la
consommation de tabac peuvent ainsi typiquement être comparés dans quatre
conditions d'apprentissage/rappel: tabac/tabac, tabac/abstinence,
abstinence/tabac, et abstinence/abstinence. Kunzendorf et Wigner (64) ont
trouvé effectivement un effet état-dépendant du tabac. La meilleure
performance étant obtenue lorsque les sujets étaient dans le même état durant
l'acquisition et le rappel (tabac/tabac ou abstinence/abstinence). Warburton
et collaborateurs (112) ont trouvé les mêmes résultats lorsque la nicotine
est administrée sous forme de comprimés à sucer.
Les paradigmes discutés jusqu'ici ne mettent
en jeu qu'une petite partie des processus humain de traitement de
l'information. Un cadre beaucoup plus complexe, mais plus pertinent pour
étudier les effets de la nicotine sur le comportement humain, est la
résolution de problèmes. La résolution de problèmes implique un grand nombre
d'étapes spécialisées du traitement de l'information. Dans une étude de Kucek
(62), la consommation de tabac améliorait la performance dans une tâche de
calcul arithmétique lorsque les sujets étaient distraits par une tâche de
poursuite concurrente. Dans un paradigme encore plus complexe, le test des
jarres de Luchins, les sujets devaient résoudre des problèmes de mesure de
quantité d'eau à l'aide de jarres graduées. Six problèmes successifs
pouvaient être résolus en utilisant une méthode unique, les suivants
pouvaient l'être par la même méthode ou par une plus simple. Les fumeurs
autorisés à fumer étaient plus rapides dans la première partie de la tâche,
mais étaient plus lents à opter pour la solution simple (111). A ce propos il
est dit qu'il est plus efficace pour un sujet d'utiliser une stratégie connue
(maintien de l'attention) plutôt que d'utiliser la mémoire pour changer de
stratégie, même pour une plus simple (83). Cette interprétation va dans le sens d'une action de la
nicotine sur les processus attentionels.
En résumé,
l'amélioration des performances d'apprentissage et de mémorisation par la
nicotine semble être liée à un effet stimulant non-spécifique des processus
attentionels. Bien que ses effets dans la tâche de Sternberg suggèrent plutôt
un effet spécifique sur le "scaning" de la mémoire. Considérant
l'importance des mécanismes cholinergiques sur la mémoire et l'apprentissage,
de tels effets ne sont pas surprenants. La libération d'arginine-vasopressine
induite par la nicotine pourrait aussi agir comme neuromodulateur et
améliorer la mémoire (88). La nicotine libère aussi la noradrénaline qui
semble agir sur la mémoire en affectant l'attention sélective et probablement
les processus affectifs (via le système limbique).
Nicotine
et maladies de Parkinson et d'Alzheimer. |